LES MISSIONS DU DOCTEUR VALOIS

Quelques jours plus tard, en accord avec Georges Guennon, nous décidons de placer notre mouvement sous les ordres de Gaston Valois, médecin de Tullins (Isère), premier responsable départemental des M.U.R 19, et chef de plusieurs organisations paramilitaires. Début Mars, avec Vincendon, à vélo, nous nous rendons au cabinet du Docteur Valois (ci-contre). C'est sa femme qui nous reçoit.

" Vous avez rendez-vous ?
- Pas tout à fait ! Nous venons de la part de Paul Porchey !
- Ah bon ! Très bien. Voulez-vous bien attendre dans cette pièce ? nous répond t-elle en nous indiquant de la main une porte juste à côté de celle donnant sur la salle d’attente.
Quelques minutes plus tard, nous sommes en présence d’un homme d’une cinquantaine d’années à l’abondante chevelure blanche.

- Je suis à vous en attendant le prochain patient. Comment va Paul ?

Ce qui me frappe, ce sont ses oreilles largement décollées comme pour mieux capter les sons environnants. Mais ce qui va m’étonner encore plus, du haut de mes 17 ans et parce que nous sommes là par besoin d’agir et non pour nous faire examiner, c’est la douceur de la voix confirmée par un bon sourire et des yeux rassurants.

Nous sommes en présence de l’archétype du médecin de campagne ou de famille. Comment peut-on se douter ou même, imaginer que derrière cette réalité, s’en cache une autre, celle d’un "Patron" de résistance, à l’action déterminée et reconnue ? 20

Nous nous rendons vite compte de cela. Les instructions tombent, claires, précises, cohérentes.

« Vous aurez à fabriquer et répandre des tracts pour contrer la propagande de Vichy, à distribuer la presse clandestine et spécialement Combat et Franc-Tireur, à harceler les structures locales de la Milice et les miliciens connus, à rechercher, puis relever sur des cartes d'État-Major, des zones de parachutage et d'atterrissage. De plus, il vous faudra étendre le SOG aux cantons environnants afin d'intégrer les petits groupes ou les initiatives individuelles voulant résister » Vaste programme !

Fabriquer des milliers et des milliers de tracts !

Dans un premier temps, Gatel nous fournit un ensemble de reprographie à gélatine avec tous ses accessoires. Où s’est-il procuré ce matériel hautement surveillé par les autorités occupantes ou collaboratrices ? Mystère ! Il nous donne aussi quelques cartons de papier. Pour le reste de ce précieux consommable, nous nous cotisons et allons l’acheter, en disant que c’est pour les besoins du collège, à la librairie-papeterie Marmonnier. Nous cachons le tout avec notre "nécessaire de peinture", sous les escaliers d’un amphithéâtre après avoir rendu amovible par quelques travaux de menuiserie, la paroi d’obturation de l’ouvrage.

Aujourd’hui, avec les ordinateurs, photocopieurs et autres duplicopieurs mettant en page et tirant en quelques minutes des centaines de documents, on ne peut plus guère imaginer le temps et le "bricolage" nécessaires sur notre matériel pour parvenir au même résultat. Avec en prime, l’absolue nécessité de faire cela dans la plus totale discrétion et donc dans une tension d’esprit et de nerfs permanente.

Le travail commence par la réalisation d’un original comportant un texte ou slogan généralement illustré par un dessin ou une caricature d’André Chaperon. Tout est réalisé manuellement avec une encre spéciale violette, puis couché sur la gélatine et soigneusement lissé afin que l’encre produise un "négatif". Ensuite, dès la nuit venue et après avoir mis au lit mes 80 internes, nous sommes généralement trois à nous relayer pour faire "tourner la machine à l’huile de coude", heure après heure, à une cadence de l’ordre … d’une centaine d’exemplaires à l’heure. Malgré toutes nos précautions, le matériel utilisé n’est pas d’un grand silence de fonctionnement et si, de l’extérieur personne peut nous entendre, nous sommes toujours étonnés du sempiternel « Je n’ai absolument rien entendu ! » de Monsieur Rivot à notre rituelle question « Nous n’avons pas fait trop de bruit cette nuit ? » Un mensonge en forme de clin d’œil complice quand on sait que notre atelier clandestin se trouve sous l’appartement du Directeur ! Nous fabriquons et boitons des milliers de tracts au contenu soit informatif (comme le résumé d’actualités entendus sur des postes clandestins) soit militant. Parmi ceux-ci, je me souviens de “Ne rendez pas vos fusils !”, “Le sabordage de la flotte de Toulon !”, “L’honnêteté du SOL !” et surtout d’un, reprenant l’entrevue de Montoire et dénonçant le possible double langage de Vichy, dont un des arguments justifiant la politique de collaboration est que c’est le seul moyen de protéger le pays. D’un côté, Hitler dit « Faut pacifier ! Faut désarmer ! », de l’autre, Pétain, répond « Faut pas s’y fier ! Faut des armées ! » 21

Nous boitons aussi des milliers d’autres tracts et journaux en provenance des réseaux départementaux de résistance. Nous peignons et repeignons de slogans les vitrines de la Milice et les maisons des miliciens alertant la population sur le sens de notre combat contre l'occupant, Vichy et tous les traîtres qui les assistent. Ce "barbouillage" est fait avec du goudron pour deux raisons. La première, le produit est plus aisé à trouver que la peinture (il suffit d’aller se servir sur certains chantiers des alentours !), la seconde, et de loin la plus importante, c’est qu’il n’y a rien de plus difficile à enlever que le goudron. Et ce qui est vrai pour les slogans peints sur les murs l’est tout autant pour nos mains noircies au retour de nos expéditions ! Nous sommes une trentaine impliquée dans ces activités qui entraînent de nombreuses enquêtes de la Gendarmerie à la Côte Saint André, Saint Etienne de Saint Geoirs ou Roybon. Avec, parfois, à la clé, la visite des gendarmes ou la convocation à la brigade. A trois reprises au moins, suite à des dénonciations, nous subissons une longue séance d'interrogatoire à la Brigade de la Côte Saint André. A chaque fois, cela se termine par une scène inoubliable dans laquelle Monsieur Rivot tient la vedette en prenant un malin plaisir à faire valoir son titre de Colonel de la réserve, tout en s'exprimant avec autorité : «Messieurs les Gendarmes, constatez leur âge ! Comment voulez-vous qu'ils soient autre chose qu'innocents ? Et puis, vous n'allez quand même pas garder mon surveillant général ! J'en ai impérativement besoin pour mon internat ! » Et, chaque fois, devant le charisme de l'homme, l'adjudant de gendarmerie nous laisse partir, en file indienne, à six pas derrière notre "patron" 21-1

Mai 1943. Nous décidons d’une expédition contre les Italiens occupant le camp d’aviation de Saint Etienne de Saint Geoirs afin de nous emparer de leurs armes. Nous sommes sept dans la confidence 22 Après avoir établi notre plan d’attaque et de décrochage, nous informons le Docteur Valois de notre initiative. Celui-ci, devant notre faible armement et la disproportion des forces (40 militaires aguerris contre 7 adolescents !) nous interdit formellement de passer à l’action.

Fin juin 1943, le Docteur Valois nous confie des actions plus ciblées. Tout d’abord, nous devons amplifier notre action “agit/prop” (agitation et propagande) en multipliant les slogans au goudron sur les bâtiments du SOL et les maisons des collaborateurs ou miliciens. D’autre part, tracts et journaux clandestins doivent être mis dans toutes les boîtes aux lettres des communes où s’implante progressivement notre mouvement (Saint Etienne de Saint Geoirs, Saint Siméon de Bressieux, Viriville, Brézins …). Enfin, avant de passer à l’action armée, nous devons, dans la plaine de la Bièvre et sur les Terres Froides, repérer (et transcrire sur des cartes d’État Major) des terrains pour parachutage et des caches possibles pour les armes.

Juillet 1943, l’Italie capitule après la chute de Mussolini. Les Italiens qui occupaient la région depuis l’envahissement de la zone sud se retirent et sont remplacés par les Allemands “qui arrivent avec leur cortège habituel de traîtres de la Milice et du PPF 23 au service de la Gestapo” 24

13 juillet 1943. Par la route, comme à travers champs et prés, nous nous rendons en début de soirée à Brézins où nous surmontons le monument aux morts de drapeaux français à croix de lorraine. Ils y resteront une bonne partie de la journée du 14, la population ne manquant pas de photographier avec plaisir cette “anomalie”. Un mois après, le 28 août 1943, veille des manifestations destinées à célébrer l’anniversaire de la création du SOL, nous 25 couvrons 26 les murs de deux types d’affiches imprimées clandestinement à Rives. La première porte une main rouge désignant le nom d’un milicien de la Côte Saint André et lui demandant, comme aux siens, de démissionner. La seconde est un avertissement à l’encontre de tous les sympathisants du régime de Vichy. Après ce travail, nous nous dirigeons vers le monument aux morts où, renouvelant l’opération de Brézins, Roger Davion y hisse et accroche un drapeau tricolore (ci-contre) sur lequel sont inscrits les noms des victoires remportées par les Forces Françaises combattantes en Libye, Tunisie et ailleurs. Le tout étant exécuté en une sorte de cache-cache, au nez et à la barbe des gendarmes et miliciens qui, toute la nuit, patrouillent dans les rues.

L'ordre nous est donné : "Faites sauter Bruckner !"

Le lendemain, nous recevons du Docteur Valois le message suivant : « Ordre est donné de faire sauter Brucker, allemand nazi et homme de la Gestapo ». Vincendon, Despierre et moi sommes désignés pour effectuer cette opération dans les plus brefs délais. Immédiatement, nous nous rendons à Saint Etienne de Saint Geoirs repérer les lieux. Située dans le prolongement de la Grande Rue, à quelques dizaines de mètres des Halles Municipales, c’est une bâtisse à un étage avec une boutique en rez de chaussée. En face, de part et d’autre, des maisons d’habitation et, plus intéressant, de nombreux chemins ou ruelles que nous mémorisons avec précision pour le cas où une éventuelle fuite précipitée serait nécessaire. De retour à Brézins, on nous remet la charge explosive, un “pétard de cavalerie”. Ce nom nous fait sourire tant il nous paraît anodin. L’instruction qui suit, pour sommaire qu’elle soit, nous ramène à plus de gravité. « Vous avez une cinquantaine de secondes - le temps pour la mèche de se consumer - pour agir en sécurité, faute de quoi vous sautez avec votre engin ! » nous avertit Gatel. A la nuit tombée, Vincendon et moi reprenons la direction de Saint Etienne et nous nous glissons silencieusement à vélo jusqu’à l’objectif. Arrivés sur place, nous sortons le "pétard", le plaçons contre la porte de la boutique avant de l’allumer et de mettre par dessus un sac de 25kg de sable. Mission accomplie dans “les temps” à notre grand soulagement ! A peine nous sommes-nous éloignés de quelques mètres qu’un bruit énorme d’explosion retentit. La vitrine de la boutique est pulvérisée tout comme les vitres des maisons alentours qui tombent dans la rue. Nous nous éloignons par un autre chemin et rentrons chez nous en profitant de la confusion qui ne tarde pas à régner.

Le jour suivant, un boucher de Saint Etienne, ami de mon père, le souffle court d’avoir pédalé à grande vitesse pour me rejoindre, m’informe d’une conversation qu’il vient d’avoir avec un gendarme (voir ci-contre la fiche de recherche que j'ai pu récupérer à la Libération). « Paul, il faut faire attention, Vincendon et toi avez été vu par Brucker qui était à sa fenêtre au premier et c’est un de ses voisins qui vous a dénoncé.Il (le gendarme) m’a dit qu’après la soupe, ils allaient arrêter le fils Burlet à Brézins et qu’un mandat d’arrêt pour destruction par explosion d’édifice privé allait être délivré contre vous ! » 27 J’ai du mal à croire à la dénonciation. Pour pouvoir nous dénoncer, encore aurait-il fallu que ce soi-disant voisin nous connaisse ! Et même dans ce cas, comment aurait-il pu mettre un nom à nos visages dans une obscurité aussi totale ? Plus simplement, je pense que nos exploits "picturaux" répétés, nos tracts comme nos nombreux passages en Gendarmerie nous ont désigné, sans autre preuve, comme "coupables d’office". Quoiqu’il en soit, la menace est sérieuse ! D’autant qu’elle m’est confirmée, dans les minutes qui suivent, par Mademoiselle Marmonnier, voisine de Vincendon à la Côte, qui, après avoir appris la nouvelle, a aussitôt prévenu mon ami avant de venir m’alerter 28 La décision est rapidement prise : il me faut partir. Devenir véritablement clandestin. Jusqu’à présent, nous avions conscience de jouer avec le feu mais avec un fort sentiment d’invulnérabilité lié à ce que nous pensions être l’incognito et la protection de Mr Rivot. Maintenant, c’est terminé. Pour le régime en place, nous ne sommes plus des étudiants plus ou moins irresponsables, mais des “terroristes”. Et nous savons tous les méthodes et moyens employés contre ceux-ci. J'ai encore en mémoire la traversée de la cuisine de mes parents où se trouve rassemblée la famille, dont ma grand mère, occupée autour de la table à peler des poires pour faire de la compote. Je ne sais pas quand je les retrouverai. Je les quitte sans rien révéler de ma situation, sans emporter quoi que ce soit. Je ne sais pas où je vais me cacher.

« Bonsoir » dis-je à la cantonade.
«J'espère que tu rentreras tôt» me répond ma mère.
Ma réponse se perd dans le tintinnabulement du rideau anti-moustiques de la porte. Et lorsque les gendarmes arrivent, je ne suis plus là.

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Notes

19 Mouvements Unis de Résistance issus, en Janv. 1943 de la fusion de "Combat", "Franc Tireur" et "Libération", les trois grands mouvements de Résistance de la Zone sud.

20 C’est sans doute cette apparence qui va permettre au Docteur Valois d'exercer à partir de son cabinet, sa double activité de médecin et de résistant jusqu’en Août 1943. Puis se sentant mena-cé, il entre dans la clandestinité et se réfugie à Grenoble. En Novembre, il est arrêté par un Français, membre du P.P.F, Francis André, et remis à la Gestapo. Après 10h. d'effroyables tortures, de souffrances sans nom, c’est le visage défiguré, les doigts écrasés qu’il est ramené en cellule. Craignant de ne pouvoir se taire plus longtemps, et parce qu’il est le seul à connaître le code permettant de décrypter des documents retrouvés à son domicile il récupère, sous l’œil de son voisin de cellule, des morceaux de lames de rasoir dans la doublure de sa veste, se sectionne une artère et meurt, sans une plainte, au bout de dix minutes. (Témoignage de Henri Maubert in « L’ombre et la Lumière » de Pierre Deveaux.).

21 En juillet 1944, nous apprenons que la Gestapo doit faire une perquisition à l’EPS. J’en alerte évidemment Mr Rivot en lui demandant de vider notre cache de tous ses matériel et archives. Aussi, sauf si des habitants en ont conservé par devers eux, je n’ai jamais retrouvé, à la Libération, un seul exemplaire de notre production.

21-1 Bien des années après, en Avril 1972, Mr et Mme Rivot sont en retraite à Juan les Pins et je conviens avec eux d’une rencontre. Il y a longtemps que nous ne sommes vus. C’est un homme bien fatigué et malade qui nous ouvre, à ma femme et moi, sa porte, me prend dans ses bras et m'embrasse. Commencée à 17h, cette rencontre s’est achevée le lendemain matin à 5 h après un diner mémorable et des discussions sans fin.Quelques mois plus tard, le 26 Janvier 1973, celui qui restera à jamais dans ma mémoire, comme LE symbole de la droiture et du courage, celui qui a littéralement façonné l’adulte que je suis devenu, s’est éteint. Il avait 81 ans.

22 Henri Goepp, Paul Burlet, Pierre Rivot, André Chaperon, Henri Meynier, Maurice Mioux, Béal.

23 Parti Populaire Français, Parti fondé en 1936 par Jacques Doriot, ancien député communiste, qui dans un premier temps, soutient le régime de Vichy avant de jouer à fond la carte allemande. La philosophie du PPF est résumée par son jour-nal, Le cri du Peuple : « Nous voulons faire de la France un pays totalitaire. Dans nos conditions spécifiques cela signifie : national, socialiste, impérialiste, européen, autoritaire » In « La collaboration … à gauche aussi » de Remy Handzourtzel et Cyril Buffet - Ed. Perrin 1989

24 In « L’ombre et la lumière » de Pierre Deveaux

25 Gabriel Vincendon, Paul Burlet,, Roger Davion.

26 Compte tenu des circonstances, “couvrir les murs” se traduisait par le collage d'environ 25 affiches aux points stratégiques de passage..

27 Il sera délivré le 4 Septembre 1943 par le Juge d’Instruction de Saint Marcellin

28 Je n’ai eu l'occasion de la remercier qu’à l'inauguration de la rue Vincendon à la Côte Saint André en 1974