EXPLOSION DE LA BULLE

8 novembre 1942, les Alliés lancent l'opération "Torch" et débarquent au Maroc et en Algérie. L'espoir commence à changer de camp. Les Allemands s'enlisent en URSS, reculent en Libye. La machine de guerre américaine dote progressivement les Alliés d'un formidable arsenal 8 Les Allemands, bien qu’influençant déjà, à travers le régime de Vichy, les services publics comme les administrations de la zone dite libre, craignent le soulèvement de l’armée d’armistice basée en zone sud et le basculement de la flotte de Toulon vers les ports africains. Le 11 novembre, en totale violation des conditions d’armistice, Hitler donne son feu vert au plan "Attila" et fait envahir la zone dite "libre". Pétain se borne à une timide protestation. En fait le gouvernement de Vichy a déjà accepté de subir l'invasion en annulant les consignes de résistance précédemment adressées aux troupes françaises.

L'armée d'armistice est aussitôt désarmée par les envahisseurs 9 Quant à la flotte, dont le chef, l’Amiral Darlan, avait toujours exclu qu’elle tombe aux mains de l’occupant, elle croit sauver son honneur en se sabordant plutôt qu’en rejoignant les troupes Alliées et en facilitant grandement le succès des combats qui vont bientôt se dérouler en Méditerranée et ailleurs 10

La création du S.O.G !

Trop, c’est trop ! Y a-t-il une limite aux renoncements des dirigeants du pays ? Être Français, est-ce devoir être l’esclave d’un occupant ? Est-ce courber l’échine sans protester ou agir ? Est-ce admettre l’abandon de sa liberté ? Autant de questions intemporelles pour des générations d’adolescents mais qui dans les circonstances vécues de l’époque, revêtent une acuité incisive, un besoin de réponse immédiat. Ces interrogations vont être l’aiguillon décisif et faire éclater la bulle de résistance patiemment "gonflée" par nos professeurs. Et pas question d’attendre ! Dans nos têtes, pas question de laisser s’amoindrir le symbole de victoire représenté par le 11 novembre de nos parents. Ce même jour, avec Gabriel Vincendon, pour les externes, et Gabriel Brussiaud, pour les élèves venant chaque jour de l'Orphelinat Départemental, nous décidons de fonder un mouvement de résistance.

Oui, mais comment faire ? Comment concrétiser notre volonté autrement que par des paroles ou intentions ? Pas question, bien sûr, de créer une association "légale" ! Vincendon (ci-contre) propose de rédiger un texte fondateur dans le cadre du collège et exprimant notre ambition d’avoir une influence sur la région. Après quelques ratures et changements destinés à prendre en compte les idées de chacun, le texte nous convient. Reste à trouver un nom à notre "réseau" embryonnaire. Vincendon, intellectuel avant la lettre, ardent prosélyte du Général de Gaulle et de sa conception de l’honneur de la France, propose l’appellation "Service d'Ordre Gaulliste" 10-1 (SOG). Approbation à l’unanimité. Le nom sonne bien et il est notre réponse envers ceux contre qui nous voulons agir : le Service d’Ordre Légionnaire (SOL) qui un an plus tard va s’avérer être le plus grand pourvoyeur d’effectif de la Milice.

Aussitôt, nous décidons de faire connaître à tous les "grands élèves" la création de ce mouvement. C’est l’heure du cours de chimie. Nous nous y rendons et après avoir expliqué le sens de notre démarche au professeur, ce dernier, Monsieur Gadoud, accepte d’arrêter son enseignement pour suivre avec intérêt notre débat, non sans parfois intervenir pour nous rappeler quelques élémentaires conseils de prudence. Au final, les "grands" adhèrent massivement au SOG 11 et s’ajoutent à quelques autres recrutés à l’extérieur 12 Autre conséquence, des rapports d’adultes se créent, dès cet instant, avec l’ensemble des professeurs. Dans la foulée de cette première action, nous structurons le SOG en créant des équipes de propagande ou de sabotage 13 et organisons un défilé, drapeaux à croix de Lorraine en tête, aux cris de « A bas Laval ! A bas Pétain ! Vive de Gaulle ! Vive la Résistance ! »

Avoir fédéré, c’est bien. Maintenant, il faut agir. Des centaines d’idées passent par les têtes. Nous brûlons du désir d’en découdre, de permettre le déversement d’une énergie débordante. Mais nous sentons bien aussi que "seuls dans notre coin" nous n’avons pas grande utilité ! Au contraire ! Nous avons conscience que la "bulle" de l’EPS est, avant tout, due à la constante pression anti-allemande de Mr Rivot (une attitude typique chez tous les anciens de 14/18 que chacun d’entre nous fréquente dans sa famille ou sa commune) mais qu’elle est une incongruité dans le paysage, lui même particulier, de la Côte Saint André où la population (rien de tel à Roybon, Rives, Saint Etienne de Saint Geoirs ou Beaurepaire) est constamment "travaillée" par quelques adeptes de la Révolution Nationale du tandem Pétain-Laval 14 Il nous faut donc rejoindre les autres, ceux de la Résistance. Nous devons nous intégrer à une stratégie d’ensemble où les "petites traces" de chacun permettront de baliser le chemin de tous.

Paul Porchey, un homme de bon conseil !

A Brézins, vit Paul Porchey. (ci-contre) Vincendon pense qu’il peut être de bon conseil. D’une part parce que c’est son cousin, d’autre part parce qu’il lui paraît sensible aux idées de résistance dont mon ami le serine, à chaque rencontre. Aussitôt proposé, aussitôt fait ! L’homme qui nous reçoit a une quarantaine d’années. Il est de taille moyenne et costaud. Pendant que Vincendon lui explique par le détail les raisons de notre venue, son visage buriné aux épais sourcils en accent circonflexe semble, derrière un masque de totale impassibilité, nous regarder avec malice et sympathie. Et pour cause ! Nous avons devant nous le chef de la Résistance de Brézins et de ses environs. Une mission que, sous les pseudonymes de “Gatel” ou “Chambard”, il exerce pleinement grâce à une mobilité sans entrave offerte par l’alibi de son travail comme du camion dont sa sœur dispose avec une autorisation de libre circulation (une rareté !) afin de livrer ses produits laitiers jusqu’à Grenoble et au delà. Chaque voyage lui permet de nouer ou entretenir des relations avec tous les réseaux départementaux de résistance. Au fil des mois qui vont suivre, nous apprendrons très vite combien, dans les moments difficiles, cette toile relationnelle, patiemment tissée par ce remarquable organisateur, peut être précieuse. Pour l’heure, il propose de rattacher le SOG au Groupe de l’Aéro-Club du Dauphiné, basé à Grenoble et commandé par Georges Guennon. Bien entendu, nous acceptons.

Nous sommes en Décembre 1942 et le 3 de ce mois, un décret de Vichy, diffusé à la radio et dans la presse, invite les particuliers, sous peine de mort, à signaler sans délai, aux autorités occupantes, les matériels de guerre détenus par eux ou leurs voisins 15 Premier appel inique à la délation lancé par des français à l'encontre de leur compatriotes !

30 Janvier 1943. Une loi crée la Milice Française dont le Secrétaire Général est le français et Waffen SS, Joseph Darnand. Pierre Laval, Chef du Gouvernement de Vichy, passant en revue les nouveaux miliciens, tous issus du SOL, leur déclare : « Vous n’êtes qu’une minorité, mais je préfère la qualité au nombre. Je désire que vous vous montriez très sévère dans le recrutement de vos membres…. L’acte qui s’accomplit aujourd’hui est de la plus grande importance. C’est la France qui doit en recueillir les bienfaits » 16

Le 16 Février 1943, la Loi sur le Service du Travail Obligatoire (STO) est, sur demande des Allemands, mise en application par Vichy qui n'arrête pas de s'enfoncer dans une politique de collaboration servile et désastreuse pour l'unité du pays et des Français. Dorénavant, tout homme de 18 à 55 ans peut être requis pour travailler en Allemagne, dans les usines d’armement. En écho à cette loi, le Docteur Goebbels, Ministre de la Propagande de Hitler, prononce un discours à Berlin : « Le peuple allemand met son sang à la disposition de la guerre, il est normal que le reste du continent lui apporte son travail » Phrase qui va devenir le passe partout de la propagande allemande 17

Les réfractaires à cet esclavage qui n’ose pas dire son nom, sont nombreux dans la région et viennent grossir les rangs des maquis. Le SOG devient un des relais dans ces transferts en fournissant faux papiers comme vivres et en organisant des filières en direction des maquis du Vercors, de la Drome (notamment, par l'intermédiaire de “Gatel” 18  vers le 1er Corps Franc du Capitaine Geyer) ou de Savoie.

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Notes

8 & 9 In "Guide Mémorial du Vercors Résistant" de P. Escolan et L. Ratel - Ed. Le Cherche Midi - Juin 1994

10 De cet épisode tragique, l’Armée de Terre, au contraire de la Marine, s’en tire bien puisque les militaires vont venir renforcer, souvent avec leurs armes, les structures et les effectifs de la Résistance. Voir sur ce sujet, les archives de l’Organisation de la Résistance de l’Armée (ORA) consultables à son siège des Invalides.

10-1 ou “Service d’Ordre Giraudiste”. A l’époque, il y avait bien sûr le Général de Gaulle, mais aussi le Général Giraud. De Gaulle avait la préférence des Anglais et Giraud, celle des Américains.La suite des évènements donnera la primauté au Général de Gaulle.

11 Outre les fondateurs, il s'agit de Bergeret-Cassin, Henri Berger, André Chaperon, Jean Couvert, Raymond Colomb, Roger Collet, Félix Dimier, Foscallo, Jean Gelas, Henri Goepp, Albert Janin-Coste, Louis Maige, Barthélemy Massoni, Raymond Marion, Henri Meynier, Maurice Mioux, Pradeau, Pichon, Pierre Rivot, Sampierri et Sougey.

12 Raymond Page recruté par Pauk Burlet, Roger Davion et Pierre Tuaillon recrutés par Gabriel. Vincendon et Jean.Gelas.

13 La composition de ces équipes qui figure sur une délibération du Comité de Résistance du Collège de Garçons de la Côte Saint André en date du 19 mars 1945 est la suivante :
Chefs de propagande : Pierre Rivot, Jean Couvert, André Chaperon.
Missions de sabotage : Paul Burlet, Gabriel Vincendon, Roger Davion, Despierre, Raymond Page.
Imprimeurs : Gabriel Vincendon, Gabriel Brussiaud, Paul Burlet

14 Cette population ne semble d'ailleurs pas choquée outre mesure lorsque plusieurs de ses jeunes adhèrent à la Milice - au point de former, seul exemple sur le secteur, une "main", organisation de base de cette "institution" -, ni lorsque sur la Grande Rue surgit une boutique du "SOL" puis une autre exposant avec complaisance une abondante documentation sur le régime de Vichy

15 In "Guide Mémorial du Vercors Résistant" Op. Cit.

16 & 17 In « Affiches 39/45, images d’une certaine France » Stéphane Marchetti -France Loisirs 1982

18 Début 1944, recherché par la Milice et la Gestapo, il prend la fuite et se cache dans le Chambaran qu’il connaît comme sa poche et où, avec le Docteur Mariotte, Roger Perdriaux et Jean Valois, il prépare les maquis qui s’y implanteront après le débarquement du 6 Juin.