RUPTURE PROFONDE

La fête terminée, en avant pour les choses sérieuses. Direction : la Côte Saint André et son "École Primaire Supérieure", abritée dans l'imposante et austère enceinte d'un château Louis XI, où par un beau jour de fin septembre 1937 le directeur, Monsieur Rivot, me reçoit comme interne Dans ma vie, c'est une rupture profonde, les règles d'existence des “bleus” en internat changeant radicalement de celles de la famille. Brutalement c'est l'entrée dans un emploi du temps où, partout, il y a travail, ordre, discipline avec, par dessus le marché, la pression des anciens sur les "bleus" qui amènent ces derniers à subventionner quelques "œuvres" 3 et à accepter des tracasseries plus ou moins gênantes 4 C'est la découverte, à 12 ans, d'une vie militaire où deux ans suffisent pour qu'elle envahisse toutes les vieilles habitudes de l'enfance et les remplace par une aptitude à travailler beaucoup, comme à se défendre, souvent.

1939. La mobilisation générale est déclarée. Notre établissement est réquisitionné par l’armée pour en faire une infirmerie. A l’exception de Monsieur Rivot (ci-contre), ancien gazé de 14/18 5, tous nos professeurs sont mobilisés et vont être remplacés par une succession de professeurs femmes et de jeunes stagiaires de Saint Cloud. Le "quotidien" en prend un sacré coup ! Nos "repères" disparaissent même complètement avec le déménagement de l’EPS et de l’internat dans une ancienne ganterie. Déménagement étant d’ailleurs un bien grand mot pour ce qui va s’avérer être plus proche du "campement" que de la "résidence".
1939/1940. Malgré ces bouleversements, il est hors de question, pour le Directeur que ses ouailles, c’est à dire nous, se laissent aller et profitent de l’extraordinaire de la situation pour relâcher leur attention ou leur comportement. Il tient son monde et veille à ce que tout se passe bien. Ses leçons de morale comme ses cours d’Instruction Civique permettent de faire régner dans nos locaux provisoires et inadaptés, un esprit de combat.
Ainsi, nous savons tous que gagner une guerre passe par des revers et des succès, des morts et des mutilés. Mais, il est hors de doute que, par delà les sacrifices, nous allons la gagner cette guerre qui nous a été imposée ! Et ce ne sont pas les anciens élèves de l’école qui vont nous contredire ! Leur brillant comportement au combat, notamment à Saumur, alimente nos conversations comme notre fierté 6

Le périple de l'oncle Julien !

Comment, dans ces conditions, décrire la surprise que constitua pour nous la défaite ? Rien ne nous avait préparé à la vision de cette débâcle avec des convois de civils en ordre hétéroclite et des unités de troupes en débandade. Sans parler de cette suprême surprise lorsque nous apprenons qu'il y a même des soldats abandonnés, sans armes, par leurs cadres ! Au début, nous avons refusé d'y croire jusqu'au jour, où mon oncle Julien (ci-contre), rentrant chez lui après l'armistice et sa démobilisation, nous raconte son incroyable odyssée. Incroyable pour nous ! Car l'intéressé est à mille lieues de partager notre opinion. A vous de juger !
Pour le décrire, disons que c'est le Bourvil de "La Grande Vadrouille" ou du "Mur de l'Atlantique". Des yeux malicieux, une bonté inaltérable et cette même volonté de rester dans le moule de "Monsieur Tout le Monde" parce que, comme ça, “on évite les ennuis.” Tout au moins, on croît les éviter ! Mais lorsqu'ils arrivent quand même, pas question de les fuir, on les affronte alors avec cette fatalité désabusée du style “puisqu'il faut y aller, allons y !” Aussi n'ai-je jamais entendu mon oncle dire autre chose que « Je n'ai rien fait ! » Et pour lui, ce n'était nullement de la modestie mais une véritable croyance. « Ah bon, tu dis que mon parcours de Belgique à Bordeaux est extraordinaire. Pourtant je n'ai rien fait qu'obéir aux ordres ! » Menuisier de son état, il est, comme beaucoup, mobilisé en 1939, et rejoint un Régiment du Génie en Belgique. L'avancée allemande disloque son unité et il se retrouve tout seul un beau matin. Là, où tant d'autres ont profité de semblables circonstances pour rentrer chez eux, lui, le soldat discipliné ayant perdu ses Chefs, prends ses armes, et se met en marche. Et il marche ! Et il marche ! Jusqu'à rencontrer un régiment d'Infanterie où il est incorporé. Deux jours plus tard, mêmes causes, mêmes effets, il se retrouve seul ! Et c'est ainsi, qu'au fil de la débâcle, "l'histoire" se répétant sans cesse, il passe, toujours avec ses armes, d'unité en unité, n'en retrouvant d'ailleurs jamais une de sa "spécialité" d'origine, pour finalement arriver à Bordeaux au moment de l'Armistice. Alors, le périple de l'oncle Julien ? Banal ?

Pour l'heure, et malgré cette anecdote qui ne fait, hélas, que figure d'exception confirmant la règle, nous sommes tous profondément choqués. L’invraisemblable, l’inconcevable, l’inimaginable s’imposent à nous, comme autant de coups de massue. Le summum de ce cauchemar éveillé est atteint avec l'allocution chevrotante du Maréchal Pétain, appelant à l’arrêt des combats. C’est sur le poste T.S.F de la tante Nore (ci-dessous) que j’entend ces mots d’abdication. Mon oncle Léon (ci-dessous) est à nos côtés. Il est penché devant le poste, l’oreille presque collée au tissu du haut parleur et la main posée sur le gros bouton, si difficile à régler, de recherche des stations. Je me rappelle, comme si nous y étions
encore, la succession de sentiments reflétée par son visage au fur et à mesure que les ondes diffusent les paroles de celui qui, jusqu’alors, pour nombre d’anciens de la "Der des Ders", est un héros. La gravité tout d’abord, puis une incrédulité qu’il essaye de chasser en secouant la tête, enfin la colère d’abord contenue puis explosive. Et ces mots, sans appel, au mépris d’autant plus fort qu’ils expriment une confiance trahie : « Vieille ganache ….. Dictateur ! »

Ce jugement ne va pas changer lorsque, dans les jours qui vont suivre, il va connaître les conditions d'armistice acceptées par ce Maréchal, le même qui disait vouloir pour la France "des conditions honorables de reddition" et qui, en fait, va accepter le partage de notre pays et l'occupation par l'ennemi d'une importante partie de notre territoire.

Surveillant général à 16 ans !

La rentrée 1940/1941 nous voit récupérer notre établissement comme nos habitudes et nos professeurs. Elle voit aussi l’arrivée d’une “compagne” qui, durant toute l’Occupation, ne va pas nous quitter : la pénurie ! Un manque général et permanent qui, rapidement, nous touchera dans tous les domaines, du chauffage jusqu’à la nourriture ! C’est en octobre 1941, dès la reprise des cours, que Monsieur Rivot me propose, de prendre, au pair, le poste de surveillant général des 140 élèves et plus particulièrement des 80 de l'internat. Si aujourd’hui, le rôle d’un "surgé" est plus celui d’un témoin fonctionnel que d’un acteur opérationnel, il n’en est pas de même à l’époque où sa tache doit, à tout moment, trouver le juste équilibre entre une diplomatie apte à dissoudre les conflits comme à répondre aux attentes des élèves, et l’autorité déléguée d’un Directeur ne badinant pas avec la discipline ou le respect de certaines valeurs morales. Autant dire qu’il s’agit d’un poste "casse gu…" pour un interne, suivant les mêmes études que ses congénères et les côtoyant vingt quatre heures sur vingt quatre. Mon père hésite, me trouvant trop jeune (j'ai alors 16 ans) et trop chétif. Monsieur Rivot (ci-contre) insiste, assure qu'il m'épaulera. Au final, j'accepte car ainsi je peux poursuivre gratuitement mes études 7
Au cours des deux ans où je vais remplir cette fonction, j'ai conscience d'avoir appris l'essentiel de ce qui m'a été fondamentalement utile pendant toute ma vie. Et cela grâce aux contacts quotidiens avec Monsieur Rivot, qui s'est chargé de m'inculquer les règles du commandement et des responsabilités ainsi que les diverses méthodes permettant de prévoir, d'exécuter et de rendre compte. Une formation particulièrement utile et qui m'apprend, à progressivement résoudre tous les problèmes que posent dans un internat les grands élèves de 17 à 19 ans qui ne rêvent que d'indépendance et d'évasion. Des rêves trouvant une abondante matière dans l’actualité, dans un refus unanime de la défaite et dans la montée diffuse mais inexorable d’une bulle de résistance que tout le corps professoral, Directeur en tête, se charge de faire naître dans notre établissement.

C’est à dessein que je dis "TOUS les professeurs" car, tous, à des titres divers et selon leur propre pédagogie, nous conduisent vers la Résistance. Et si histoire, littérature, poésie, morale et instruction civique sont des matières qui se prêtent bien aux allusions patriotiques, nos deux professeurs de sciences ne sont pas pour autant en reste, sachant toujours nous montrer leurs encouragements ou nous assurer de leur protection 7-1 A cela s’ajoute l'atmosphère particulière de notre EPS et spécialement de l’Internat où, du fait qu’élèves et professeurs vivent côte à côte, les rapports sont forts et tout en étant empreints de stricte discipline et de distance, confinent au familial. 

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Notes

3 La Guerre d’Espagne fut un grand prétexte à ces « œuvres » qui allaient du « soutien » au combat à …. l’accueil des réfugiés !

4 Cirer les chaussures, faire les lits, travailler au jardin …. mais aussi chanter ! Et pas question de refuser, sinon c’était le passage assuré au cirage ou au mercurochrome ! Personnellement si j’ai beaucoup ciré, fait des lits ou arraché de l’herbe, mon passé d’enfant de chœur m’a toujours permis de sortir, le moment venu, un credo ou un magnificat en latin, m'évitant ainsi de justesse d'être pendu à un arbre ou d'être roulé dans les orties !

5 Sept citations. Officier le plus décoré du 1er Régiment de Verdun. Il aura l'honneur de porter le drapeau de son Régiment au grand défilé de la victoire de 1919 passant sous l'Arc de Triomphe de Paris.

6 Si ces anciens ont, par leur attitude, devancé celle qui allait être la notre en 1942, je dois aussi me souvenir que parmi ceux qui ne s’étaient pas engagés en 1939, il y en eut 2 ou 3 qui devinrent miliciens et firent “parler d’eux” dans la région de Voiron.

7 Le « salaire » du Surveillant Général consistant dans le cumul de son hébergement gratuit au pair et le remboursement du montant de sa bourse, je ne coûtais donc plus rien à mes parents dès l'âge de 16 ans. De plus, mon père pouvait mettre ma bourse sur mon livret de Caisse d’Épargne !

7-1 Ce corps professoral était le suivant : Mr Rivot (Chef d'Établissement, Professeur de Morale et d'Instruction Civique), Mr Clavel (Français, Histoire et Géographie), Mr Bernard (Mathématiques et Sports), Mr Imbert (Français, Italien), Mr Gadoud (Sciences Physiques et Sciences Naturelles), Mr Duc (Professeur de 1ère année).