LES SERRES DU PAUL

Article publié dans le n°91 de "La Gazette Brezinoise"

Histoire de gens d’ici est allé voir le Paul. Ces travées de serres en verre, un peu comme des toitures d’usines d’autrefois, juste après la Poste quand on suit l’ancienne voie ferrée en direction du Rival, intriguent ceux qui arrivent à Brézins et ne connaissent pas encore le Paul. Le Paul, avec cet article bien dauphinois devant le prénom, c’est Paul Albertin, le Paul pour ses copains, notamment ceux du vélo. Cette fois, c’est à propos des serres que nous sommes allés le voir, le vélo, ce sera pour une autre fois, ou bien son ancien métier de gareur de métiers à tisser ou bien la pêche sur le Rhône ou bien… parce que le Paul a beaucoup de cordes à son arc. Il aime fabriquer de ses mains, il est porté sur l’invention, il est obstiné, le travail ne le met pas en fuite et comme en plus il est chaleureux et aime raconter, ça tombait bien.

Paul a été pépiniériste avec son épouse Ginette, née à Roybon, et ils se souviennent ....

J’étais haut comme trois pommes et j’allais passer mes vacances aux pépinières Vernein à Moirans. J’allais aider Monsieur Vernein quand il a débuté en 47 : lui il greffait devant, et moi, j’attachais derrière. Est-ce que c’est ça qui m’a marqué et ensuite mon service militaire dans le Vaucluse, les Bouches du Rhône où il y a beaucoup de fruitiers…

Après le décès de ma grand-mère en 66, j’ai hérité du quart de sa maison, j’ai racheté les trois autres quarts aux autres héritiers, il y avait aussi du terrain et nous sommes venus y habiter à l’automne 67. A ce moment, je travaillais à l’usine mais ma femme et moi, nous avons commencé à faire des fraises que j’allais vendre la nuit au marché de gros à Grenoble parce que je sentais déjà que le tissage n’avait pas d’avenir et qu’il faudrait sauter le pas.
Au départ on était donc partis pour faire du maraîchage mais on s’est aperçu qu’on nous demandait des fleurs plus qu’autre chose, donc on a décidé de se lancer comme ça.

On a commencé avec une serre en plastique mais il fallait changer le plastique tous les ans et sur ces entrefaites l’usine Black et Decker a fermé et on la démontait, j’ai donc récupéré les vitres des verrières du toit.
La grue m’a descendu ces grands panneaux vitrés, on les mettait sur des chars que j’avais empruntés et j’ai ramené les chars de vitres dans le pré à côté de chez moi. Après, il a fallu les démonter en faisant le moins possible de casse. Les cornières étaient boulonnées et je coupais les boulons au burin et au marteau. La mastic des vitres était dur comme du béton et pour démastiquer les vitres, j’ai du les taper, les chauffer au gaz.
Le fer que j’ai récupéré était soit en U, soit en L, soit en T. Le U a fait mes gouttières en bas de mes verrières, le L a fait des tirants pour rigidifier et j’ai soudé tout le fer en T à la demande pour tenir les vitres.

Après, est venue la deuxième phase, peindre les ferrailles trois fois, parce qu’il n’était pas question de poser mes vitres sur de la rouille. Là j’ai eu de la chance, Bourdariat et Martin, une droguerie en gros de Grenoble, m’a vendu de la peinture pour laiterie, sûrement une peinture spéciale et elle a bien tenu le coup.
J’ai passé l’hiver, à peu près quatre mois, pour faire ma serre parce qu’en troisième phase, il a fallu poser les 220 vitres de 2,20 mètres de long. C’était pas de la rigolade, j’ai passé plus de deux tonnes de mastic, une vitre de 2.20 m ça fait près de 10 mètres à mastiquer puisqu’il faut le faire dessous et dessus, tout le tour de la vitre. A force d’avoir raclé le mastic, ça avait creusé deux gorges dans mon couteau à mastiquer. Et puis c’était l’hiver, il y avait parfois du givre sur les ferrailles et il fallait d’abord les frotter avec un torchon. Le mastic, il fallait le tenir au coin du poêle pour qu’il ne soit pas trop dur et en plus de ça, pour le premier lot, on m’avait fourgué un vieux mastic qui était dur, qui était sec, il fallait constamment remettre de l’huile de lin. Quand j’avais posé 6-7 vitres dans la journée je ne faisais pas mieux. Un jour il a fait beau je crois que j’en ai posé 18. Mais comme il y’en avait 220 à poser rien que pour le dessus de la serre sans compter les côtés qui en avaient encore plus, alors 6-7-8 vitres pas jour ça n’avançait pas.
Et pour les chapelles verticales de mes 5 travées, il fallait faire une découpe pour chaque vitre, j’ai un diamant et celui qui veut que je lui coup une vitre maintenant, je le lui fais sans problème, je suis devenu un vrai vitrier.

Comme on voulait cultiver sur table, après il a fallu faire des tables en béton, deux par travée pour pouvoir traverser en passant entre elles. Elles étaient creuses avec des rebords de la hauteur d’un moellon.
Ensuite on est passé à l’installation du chauffage. Dans la serre de multiplication on a mis un chauffage d’ambiance, des tuyaux tout autour et dans le creux de chacune des tables en béton on a installé un chauffage central sous la forme d’un serpentin, au total 1400 m de tuyaux, l’eau chaude étant produite par une chaudière Chappée de 300 000 calories. C’est Jean Claude Camatta qui a installé le tout, il y a travaillé du temps, une telle longueur de tuyaux, c’est pas de la plaisanterie.

Quand le chauffage a été installé, on a rempli les tables de sable et le chauffage le montait à 14-15 degré. La masse thermique importante maintenait cette température, on plantait nos pots là dedans et il fallait voir comme ça poussait.
Pour nos fleurs, on les semait nous-mêmes. Les bégonias par exemple, il y a peut être 20 000 graines au gramme c’est de la poussière de meule, c’est pire que le tabac, le tabac c’est déjà fin mais le bégonia. C’était vendu dans un sachet en papier transparent on n voyait même pas qu’il y avait quelque chose dedans, alors pour semer c’était pas commode.

Et puis des fleurs on est passé à la pépinière mais on a arrêté l’horticulture parce qu’on ne pouvait pas être partout. On démarrait avec des boutures. On les mettait directement dans le sable des tables, sans pot parce qu’il n’y avait pas de racines. Pour qu’une bouture se fasse et réussisse, il faut constamment que la partie aérienne soit humide, le dessous doit être poreux sinon ça va pourrir : le sable convient bien, ce n’est pas sec, il a donc fallu installer un système de brumisation : une petite capsule tâtait le taux d’humidité de l’air, ça ouvrait une électrovanne qui envoyait l’eau que la pression vaporisait par les brumisateurs et quand la capsule était humide, ça fermait automatiquement l’arrivée d’eau.
Il ne fallait qu’un mois aux boutures de lauriers pour être mises en table et repiquées en godets. Quand on enlève les boutures de la table de bouturage, il y a un moment de flottement, on les sorts des brumisateurs et il faut faire attention pendant une quinzaine de jours. C’est le sevrage, il faut qu’ils apprennent à manger dans leur godet.
On bouturait pratiquement tout ce qui était imaginable, tout prenait. Quand on bouture une plante, on obtient exactement sa réplique.

Ces boutures me servaient à faire mes arbres de pépinière. Pour monter une pépinière digne de ce nom, il faut 6-8 ans, mais en ce qui concerne mes lauriers, comme j’avais bouturé des tiges plutôt grosses, je pouvais déjà, dès la première année, vendre des plants de 60 à 70 cm ramifié. Pour faire du thuya d’un mètre, il me fallait deux ans seulement. Je n’ai pas appris à travailler sur de la petite bouture moi, c’était des gros piquets et puis ça allait bien.
On faisait aussi du fruitier mais on devait parfois acheter les plants parce qu’on n’avait pas toujours le temps. Quand on fait une bouture d’un arbre greffé, on obtient un autre arbre identique mais tous les arbres greffés ne sont pas faciles à bouturer : les pruniers se bouturent très bien mais j’étais obligé d’acheter par exemple les porte-greffes de cerisiers, de cognassiers et de les greffer moi-même. Il y avait des maisons spécialisées dans les jeunes plants. Quand on l’achète un porte-greffe c’est petit : planté au printemps on peut le greffer en écusson pendant l’été, mais pour le greffer en tige, il faut attendre qu’il soit plus gros, c’est toute une gymnastique.

On avait un morceau de terrain le long de la voie ferrée, on en a acheté un autre morceau et on a fini avec deux hectares de pépinière et quand on a attaqué à être pépiniéristes, la serre ne servait plus à autre chose qu’à faire les boutures. On bouturait tout ce qui était en mesure de se vendre et tous les jours je me disais : « Paul qu’est ce que tu as oublié de faire qui pourrait te gagner des sous en travaillant moins ? Tiens il faudrait peut être essayer de bouturer ça… » C’est pas toujours que ça marchait bien mais tout le temps tout le temps je faisais des essais.

J’avais intérêt à toujours produire plus parce que j’étais imposé à la superficie, alors à moi d’en faire sortir le plus possible. Sur mon tracteur j’avais adapté un enjambeur. Au bout de la raie, on réglait à la largeur voulue et pour certaines variétés de plants qui devaient être vendus petits, je plantais une raie entre celles qui étaient espacées de 120 ce qui fait qu’en passant avec mon tracteur pour nettoyer les raies à 120, en même temps, je faisais celle du milieu. C’était l’intérêt de mon enjambeur de mener plusieurs raies à la fois. Et puis dans mon fourgon l’hiver j’avais toujours dans un sac des plants tout prêts et dès que j’arrachais quelque chose pour le vendre je replantais dans le même trou, ma pépinière était toujours pleine : un trou pas rebouché c’est 15 ou 20 frs de perdus dans l’année, un pépiniériste a le temps comme ouvrier.

Le tilleul que j’ai planté pour commémorer le bicentenaire vient de chez moi, je l’avais acheté gros comme un crayon, il est planté près du monument aux morts pour honorer la mémoire des enfants du pays, j’ai un grand oncle sur le monument, un Tropel, il était pépiniériste à Saint Etienne, mais ça date d’avant 1900.
J’ai pris ma retraite en tant que pépiniériste. Que ma serre ne serve plus, ça ne me fait rien, elle a fait son temps, elle a gagné notre vie. C’est maintenant que je me rend compte du boulot que j’ai fait là dedans.