À L'USINE SEDIS

Article publié dans le n°86 de "La Gazette Brezinoise"

A l’heure actuelle, trouver du travail et le garder est devenu une préoccupation majeure, chaque famille modeste est, ou a été, de près ou de loin, touchée par la flexibilité, les délocalisations et les fermetures d’entreprises. Histoires de gens d’ici a demandé à Denise Veyron, des Marguets, de raconter comment, au sortir de la dernière guerre, jeune fille, puis, un peu plus tard, épouse, on vivait le travail en usine.
Ici, la Sedis, à Saint Siméon
Denise a connu d’autres entreprises, notamment Black et Decker, à Brézins mais nous nous sommes volontairement cantonnés à son passage à la Sédis, nous servant d’évoquer « Black », comme on dit familièrement, dans une future chronique où il sera bien sûr question de sa fermeture, cette fermeture qui fut un coup si rude dans la vie de nombreuses personnes de la commune et des environs. 

Denise Veyron se souvient ....

J’ai commencé à l’usine en 1948, j’avais 15 ans et je suis restée douze ans dans la même.
La Sédis à Saint Siméon était une filiale de Peugeot, il y avait 700 ouvriers à ce moment et on fabriquait des chaînes de transmission pour les motos.

Les chaînes de transmission de motos, c’est comme les chaînes de vélo. On nous livrait ce qu’on appelait les joues, qui servaient à lier le maillon. A l’époque, ces joues étaient enfilées à la main sur des baguettes avec des peignes, ils nous les apportaient comme ça, dans des grandes caisses ; on avait aussi des jumelles, c’est ce qui passe dans les pignons de la moto ou du vélo pour permettre l’entraînement. Mon travail consistait à engager une pièce qui reliait deux joues aux jumelles, une dessus, une dessous. Quand on avait fini de préparer une chaîne, on avait une façon de la ployer suivant sa longueur en deux ou en quatre, un gars les ramassait dans un grand récipient en fer et il les emportait à la riveteuse. Moi, à mon poste, je ne rivais pas, je montais, je préparais pour que ce soit rivé.
On faisait aussi des chaînes triples pour la distribution dans les moteurs, on mettait alors trois rangées de jumelles et le rivet était bien plus long que dans les chaînes simples.

Il y avait donc une grosse part de manuel dans la fabrication des chaînes. Au même poste que moi, on était huit. Il fallait tenir des cadences parce qu’on avait une prime à la production : on avait une base de pièces à préparer et ce qui était fait en plus donnait une prime. On ne prenait même pas le temps d’aller pisser, on était jeune et si on allait aux toilettes on n’y discutait pas, on revenait vite. Celles qui ne faisaient pas la production de base étaient changées de poste.








De l'usine Giraudon à la Sédis -(Cartes postales tirées du site Delcampe.fr)

Pourtant, j’aimais bien mon boulot, j’avais l’habitude et je donnais. Au début c’était plutôt calme mais au bout de, mettons une dizaine d’années, ils trouvaient qu’on gagnait trop et ils ont voulu baisser alors ils nous ont fait descendre un gars des bureaux pour nous chronométrer. Il chronométrait les plus habiles, on était deux et il était toujours sur nous, il venait deux fois par semaine, alors on faisait semblant d’aller doucement, on n’allait pas faire une production… tant pis, on perdait un peu de prime ce jour là mais quand il descendait, on ralentissait ou on faisait celles qui forçaient parce qu’il y avait quelque fois des jumelles plus dures que les autres… et il nous chronométrait.
- Allez ! on sait que vous allez vite, c’est pas la peine de baisser le rythme
En chronométrant les plus habiles, ça faisait tort à celles qui l’étaient moins et qui arrivaient tout juste à faire leur base, c’est elles qu’ils auraient dû chronométrer.

Le chronométrage était pénible parce qu’il restait une heure à côté de toi. A l’époque, je ne connaissais pas bien le chronométreur, on n’était pas allé dans la même école mais, maintenant, on se voit toutes les années, on fait des petits banquets de classe, c’est mon conscrit.
- Oh la la ! Tu te rappelles quand je descendais te chronométrer…
- Oui tu étais vache

Je faisais quelques fois 60h par semaine : quand il y avait beaucoup de travail, on nous demandait de revenir le samedi après midi jusqu’à 4 ou 5h. C’était 7h tous les matins, 7h à midi, on reprenait à une heure et demie et le soir, ils nous faisaient aussi faire des heures supplémentaires. La sortie au lieu de 5h c’était 6h, 7h… Ils nous demandaient, mais enfin on faisait 55h fixes et quelques fois 60h comme je disais , quand il fallait revenir le samedi après midi.

Je me suis mariée en 52, à 19 ans et comme avant de me marier, j’habitais chez mes parents à Saint Siméon, à midi je rentrais manger à la maison. Je leur payais une pension et je mettais des sous de côté. On était payé en liquide et je rangeais mes économies dans une boite que j’avais gardée avec ma poupée : à l’époque ça ne se faisait pas beaucoup de placer son argent et au début, je n’avais pas de livret de caisse d’épargne, c’est plus tard seulement que je me suis ouvert un petit compte. Je faisais mon trousseau, un gars passait dans les maisons avec sa camionnette et vendait du linge.

A l’usine, une boite de gros de Grenoble, Saveco, je crois, vendait toute l’alimentation, huile, conserves et les produits d’entretien. C’était le comité d’entreprise qui s’occupait de ça : on faisait notre commande et on était livré à l’usine. Il n’y avait pas les grandes surfaces et dans l’ensemble, les prix étaient plus avantageux que si on était allé tout acheter dans les petites épiceries locales.

Il y avait des conflits, généralement à propos des salaires et on a fait la grève. Une fois ça a duré un mois, il n’y avait qu’un seul syndicat, la CGT tout le monde n’était pas syndiqué, à peine la moitié des ouvriers, peut être.
Les congés, au début où je travaillais, c’était une semaine et quelques jours fériés. Mais si on faisait le pont, par exemple si un jour férié tombait un vendredi il fallait rattraper. Les congés maternité, c’était 4 semaines avant l’accouchement et 6 semaines après.
La couverture sociale était bonne, la Sécu, comme maintenant, et je cotisais à une complémentaire.

Les machines n’étaient pas autant sécurisées que maintenant mais je ne me rappelle pas qu’il y ait eu beaucoup d’accidents du travail. Il y a sûrement eu des pépins mais je ne m’en souviens pas.
A l’époque il y avait du travail, tu sortais d’une usine, tu en trouvais une autre, on trouvait du boulot sur place et ça nous faisait rester au pays.

Pour ceux qui venaient d’un peu loin, comme la Côte, Semons, Arzay, Bossieu, et même Renage ou Tullins, il y avait des cars de ramassage, peut être 6 ou 7, des cars d’entreprise de chez Peugeot conduits par des ouvriers qui avaient leur permis de transport en commun. Moi j’y allais avec mon vélo et quand je me suis mariée et que j’ai habité Brézins, j’ai eu un Solex et puis après on a acheté un scooter d’occasion pour pouvoir sortir tous les deux, comme on n’avait pas de voiture. Ce scooter, on est allé le chercher le samedi, on est tout de suite allé l’essayer sur la route de la Côte où à l’époque ça roulait à peine le dimanche. On a fait du scooter tout l’après midi, le lundi je suis partie avec et depuis, je suis allée travailler en Vespa. La voiture on l’a acheté en 56.

Après le certificats d’études, j’aurais aimé continuer l’école. L’instituteur en avait parlé à mon père mais il n’a pas voulu, il a eu peur de na pas pouvoir me payer les écoles. Ils avaient vraiment une toute petite ferme. Tout de suite je suis entrée au centre ménager de Saint Siméon, ma tante avait insisté pour que j’apprenne à cuisiner et à coudre mais je n’y suis pas restée un an. Entre temps on avait su qu’ils embauchaient chez Peugeot et avec une copine on était allé voir le directeur : on ne pouvait pas me payer d’études et après le centre ménager qu’est ce que j’aurais fait ? Je serais restée à la maison ? Alors je me suis dit qu’il fallait que je gagne des sous et je suis allée à l’usine.