L'AIDE AUX MAQUIS

Article publié dans le n°92 de "La Gazette Brezinoise"

Dans le numéro d’avril 2006 de la Gazette, sous la forme de souvenirs de Paul Burlet en lien avec sa famille, Histoires de gens d’ici évoquait le temps de la Résistance. Nous revenons à cette période en mettant le projecteur sur l’aide apportée par des Brézinois à un maquis voisin.
Tout d’abord, voici quelques éléments, indispensables pour comprendre…
En novembre 1942, lorsque la zone sud de la France est occupée par les Allemands et les Italiens, Narcisse Geyer, un jeune lieutenant de cuirassiers, quitte clandestinement sa caserne de Lyon et trouve refuge au Grand Serre, dans les Chambarans, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau de Brézins. Dans ce village, sous le surnom de Thivollet, avec l’aide d’habitants, notamment de la famille Brenier, qui le paiera très cher, il organise un maquis dans lequel seront accueillis pour en faire des combattants de la Résistance, des jeunes, réfractaires au STO ou recherchés pour faits de résistance.
Début 1943, l’afflux est tel que Lahmery, alias Bozambo, adjoint de Thivollet, doit partir dans la nature avec une partie des hommes. L’un des cantonnements se trouve à la ferme des Verrières, commune de Montrigaud. A propos du séjour dans cette ferme, voilà ce que raconte Roger Robin, un jeune du Grand Serre : « Le ravitaillement n’est pas brillant, pas varié non plus. Il se compose chaque jour, matin, midi et soir d’un même bouillon de blé chaud bien gonflé, assaisonné souvent de saccharine car on manque de sucre et même de sel ! Porchey, un matin, nous apporte une gourmandise envoyée par Madame Gatel de Brézins, des pommes de terre soustraites au ravitaillement officiel. Bouillies ou cuites sous la cendre, elles seront plusieurs jours durant un régal pour tous. »
Dans le texte sur la Résistance que nous avons publié en avril 2006, il est déjà question de Paul Porchey, chef du groupe franc de Brézins. Nous rapportons ici les témoignages de trois autres Brézinois qui donnent une idée de l’importance capitale et des multiples formes du soutien local aux clandestins.

Alice Doucet, Paul Burlet et Robert Morel se souviennent ...

Alice Doucet (AD) était l’épouse d’André Doucet qui faisait partie de la sixaine de Brézins.
Paul Burlet (PB), à l’époque très jeune résistant, actuellement vice président de l’Association Nationale des Médaillés de la Résistance, à ce titre, a examiné et analysé environ 500 dossiers de médaillés et a pu ainsi, avec le recul, se faire une idée assez précise des préoccupations des responsables des maquis. Il a fait partie du corps franc de Geyer et l’a bien connu, pendant et après la guerre.
Robert Morel (RM), à l’époque, avait une douzaine d’années, son père Désiré Morel, dans la ligne de ses convictions républicaines, était dans un engagement dont Robert se souvient.

Des Brézinois en soutien au maquis Thivollet-Bozambo

Ravitailler…

PB : Si vous écoutez les responsables de maquis, vous percevrez que ce n’était pas le fait d’avoir à jouer à cache cache avec la police, la Milice, les Allemands et par conséquent de toujours être sur le qui-vive et de savoir rompre, qui était le souci numéro un. On peut dire qu’ayant opté pour la guerilla, le style affrontement rapide en embuscade et décrochage relevait du jeu. Alors où étaient les soucis ? Numéro 1, le ravitaillement, pas d’effort, pas de discipline sans un ventre à peu près plein. Numéro 2, l’armement. Numéro 3, la discipline.
Comment s’en tirait Geyer pour le ravitaillement ? Un peu grâce aux dons compensant le travail rendu à des paysans, et l’essentiel venu d’un réseau de complicités capables de rassembler dans les villages voisins les dons des sympathisants. Le rôle de Paul Porchey, aidé de sa sœur et de la sixaine qu’il avait montée, a été très important. Il a pu longuement ravitailler, grâce aux camions de Martial Marion et à l’aide des cultivateurs de Brézins qui ont été très généreux, les maquis de Geyer. Et Geyer recevant les « candidats » présentés par Paul Porchey, dont les six opposés au STO de la classe de 1942, il était bien naturel que les familles, les amis des familles, les voisins voulant aider, etc… offrent gratuitement du ravitaillement (farine, semoule, haricots secs, gros blé, œufs, fromages, volailles…). Et c’est tout cela que Martial Marion montait avec ses camions, d’abord près du Grand Serre, ensuite au Vercors. L’aide des paysans, en particulier ceux de Brézins, a été essentielle de fin 42 au printemps 44.

A.D : Les familles apportaient des saucissons, du pain, pas du pain blanc, mais enfin ils apportaient, c’étaient des fermes.

R.M : Ceux de Brézins avaient ordre de ravitailler le maquis des Chambarans. Je sais que pour la farine, mon père allait trouver les minotiers, il leur disait : « Je veux 100 kg de farine, je vous trouverai 100 kg de blé ».
En 44, mon père était chargé de ravitailler le Vercors. Ils avaient fait une descente à l’orphelinat. Ils étaient en accord avec Nemoz le directeur, il leur avait dit : « Prenez ce que vous voulez, je sais que de toutes façons on me le remplacera. » ils avaient donc simulé un vol. On habitait encore au Martinet à l’époque et je me souviens qu’il y avait des boîtes de conserves, du sucre et ça partait pour le Vercors dans la nuit, par la route de Varacieux-Saint Marcellin.

Vivre avec l’inquiétude…

A.D : Ils étaient dans les Chambarans mais ils changeaient de place. Mon mari et probablement Désiré Morel leur portaient et quand ils allaient là haut dans les Chambarans, ils demandaient aux fermiers : « Vous n’avez pas vu ?... » mais comme les fermiers ne savaient pas à qui ils avaient affaire : « Nous, on ne connait pas. Non, on n’a pas vu… » Il fallait parlementer et puis au bout de peut être une heure, deux heures, ils voyaient quand même qu’ils avaient à faire à des résistants alors ils disaient : « Ben ils sont à tel endroit. »
Ils passaient au col de la Madeleine et puis ils cherchaient. Ils les trouvaient des fois pas tout de suite, à tel point qu’un jour, Madame Gatel et moi, on attendait, ils n’étaient pas rentrés, ils auraient dû rentrer, je la voyais bien soucieuse, on disait : « Pourvu qu’il ne soit pas arrivé quelque chose… » Et puis tout d’un coup, on a entendu, c’était mon mari : « France ! ». C’était un peu nuit déjà et ils auraient dû rentrer dans la journée. Madame Gatel : « Ah ça y est, les voilà. » Ils disaient ça pour faire voir qu’ils arrivaient.

P.B : Pour ma mère et ma sœur, ce fut la vie dans la crainte de notre capture dans la peur… le blanchiment des beaux cheveux de ma mère pendant ces longs mois d’attente.

Acheminer les réfractaires…

P.B : Comment chaque fois qu’il y avait réunion de famille, nous étions ce dimanche de mai une trentaine assis dans la cour, faisant la pause d’un long déjeuner lorsque Gabriel Vincendon avec qui j’avais fondé le SOG au collège de la Côte est venu me chercher ; D’un coup de vélo, nous sommes allés à l’Epine dans une cahute de plaine où nous attendaient trois réfractaires au STO voulant monter au Vercors. Retour à Brezins pour chercher à manger pour nos trois réfractaires qui venaient de Vienne et nous étaient adressés par Louis Maige (un des 7 morts du SOG). Selon la filière que nous connaissions, le lundi, car pour Grenoble puis cars Huillier et présentation à la pharmacie Ravalec, tenue par la femme du docteur Samuel, un des premiers concepteurs avec son frère et le docteur Martin, des maquis du Vercors.

Récupérer les parachutages…

A.D : Il y a eu un parachutage ça devait être les Vachottes… Et vous savez comment on a été avertis ? il fallait se méfier, il y avait des heures où on pouvait prendre la radio et c’était brouillé : « ici Londres. Les Français parlent aux Français. » et ils passaient un message et le message, moi, je ne le connaissais pas mais mon mari, Paul Porchey et tout ça connaissaient le message et il a dit : « C’est pour nous, ça y est, il va y avoir un parachutage. » Mon mari faisait partie du parachutage, ils avaient éclairé un peu et ça a été parachuté dans une toile, par un parachute. Et il y en a qui ont dit qu’il y avait de l’argent, vous savez, à Brezins… Mais je peux le dire, il n’y avait pas d’argent. Il y avait des armes, des cigarettes, un peu des cigarettes et de deux boites de café en poudre, voilà ce qu’il y avait, il n’y avait pas d’argent. Je n’ai pas vu le parachutage mais mon mari y était, il m’a raconté.
R.M : A l’époque, j’étais interne au collège de la Côte. J’étais rentré le samedi et ma mère m’avait prévenu : « Attention tu ne diras rien de ce que tu verras dans la cave. » Tout le parachutage y était, les parachutes d’abord et beaucoup de mitraillettes, des Sten, des anglaises, il y avait des munitions, du ravitaillement dans des containers. Les munitions étaient pour le Vercors. C’était au printemps 43 ou 44…44.
Les containers ont été cachés après au Vert dans le puits d’une maison abandonnée et aux Vachottes dans une grange. On les a emmenés dans des tombereaux avec du fumier par-dessus.

Loger les ombres qui passent dans la nuit…

A.D : La chambre qui est à la cime des escaliers était toujours prête. Il couchait des maquisards qui passaient mais chez Désiré Morel, il en a peut être encore plus couché que chez moi. Cette chambre avait une fenêtre qui donne sur un pré. Il en a couché un une fois, il était pas Français et il a été fusillé peu de temps après.

Payer ce qu’on prend…

R.M : Il y avait de l’argent, je ne sais pas comment ils se le procuraient mais quand ils prenaient quelque chose, ils payaient. Je sais qu’à des gens qui en avaient et qui étaient un peu pétainistes, un peu douteux. Ils allaient demander de l’argent.

Procurer des véhicules…

R.M : Je sais qu’ils sont descendus un soir et qu’ils ont volé une voiture radio. Ils étaient d’accord avec les deux radios italiens de garde. L’un s’appelait Giovani, on a hébergé les deux au moins quinze jours chez nous au Martinet avant qu’ils montent au Vercors. Les gendarmes les cherchaient. Je me souviens d’un jour, on mangeait, on avait mis une clochette au portail et pendant midi, le portail sonne. On fait passer les deux italiens dans la pièce de derrière. Les gendarmes entrent : « On cherche des Italiens, il parait qu’ils sont chez vous. » Mon père dit : « J’en ai point vu. » « Ah ben pourtant… » « Ah non, non, non ! » Trois jours après, les gendarmes reviennent : « On vient chercher les Italiens, on sait qu’ils sont chez vous. » Alors mon père dit : « Ils sont là mais si vous les emmenez, ce soir vous êtes morts. Le maquis de Chambaran descend à la brigade de Saint Etienne et vous êtes morts. » Alors les gendarmes ont dit qu’ils ne les avaient pas vus et les Italiens sont montés dans le Vercors.

Se taire…

R.M : Enfants, à l’époque, on avait la trouille, avec ordre de ne rien dire. « Personne n’est venu à la maison », et pourtant il en venait, à la maison, j’en ai connu !
Brézins a été un pays qui n’a pas été bavard, rien du tout. Parler, dénoncer le maquis, rien du tout, zéro.