MATELASSIER ET GAREUR

Article publié dans le n°93 de "La Gazette Brezinoise"

C’est encore Paul Albertin qui raconte dans cette gazette, comment, tout enfant puis adolescent et jeune homme il a fallu travailler pour pouvoir manger.
Dans sa langue imagée par les mots qui étaient ceux du tissage, il parle de ce temps où dans chaque village de notre région, on entendait taper les métiers. Paul ne s’est pas cantonné à gagner sa vie, il était dans son goût de se perfectionner, de réfléchir et d’inventer les solutions aux problèmes qui se posaient. Inventer, créer, s’organiser librement il y tenait. Ce temps était un temps de travail dur, très dur, mais un ouvrier intéressé pouvait alors acquérir un savoir faire, une culture extrêmement fine de son métier, il y avait à cela une fierté qu’on sent encore quand ...

Paul Albertin raconte…

Ma mère faisait des matelas pour les gens et moi je l’aidais. Ils nous apportaient le travail et on le faisait dans une petite remise à côté de chez nous. Il nous est arrivé d’en faire cinq par jour : si j’en avais cardé un la veille, ma mère le montait pendant que j’en cardais un autre. Moi je mettais les pompons, c’était ma mère qui cousait. Suivant ce que les gens voulaient, on mettait de la laine neuve ou on récupérait la laine dans le vieux matelas et on la cardait 1. J’allais livrer les matelas terminés avec ma petite remorque.
Nous avions une cousine germaine en Savoie qui travaillait dans une boîte de matelas, c’est elle qui nous a appris, on a vite compris la manœuvre, on n’était pas riches et c’est ce qui nous a permis de manger.

En sortant de l’école à 14 ans, après mon certificat, j’ai fait comme on le faisait tous, je suis entré à l’usine, aux tissages Martin à Moirans.
Un jour par semaine, on nous envoyait prendre des cours où se trouve l’actuelle mairie de Voiron, au parc Becquart Castelban. Il y avait une salle et la Nat 2 de Voiron nous faisait la première année, des cours de tissage, et les trois années suivantes une formation de gareur 3, avec des maths, du français et de l’électricité, de la technologie des métiers à tisser, de la forge, de l’ajustage. Voiron c’était alors une place où il tournait peut être 14.000 métiers à tisser : pour aller à l’école ailleurs il aurait fallu aller à Lyon ou Tarare. J’ai fait ça, cette formation, de 48 à 52.
A un moment donné, il y a eu besoin d’un gareur et comme j’étais allé à l’école, c’est moi qu’on a pris. Quand j’ai eu mon CAP de gareur, j’ai appris le montage des façonnés, c'est-à-dire les métiers Jacquard. Ce n’était pas de la quincaillerie, on faisait de la haute nouveauté, du haut de gamm, du broché, du damassé tout en fibres naturelles, soie ou coton. J’y ai passé deux ans, jusqu’à mon départ à l’armée.

Après l’armée, en février 57, j’ai retrouvé Martin, mon ancienne boîte, mais à Voiron.
Je n’ai pas connu le temps des longues courroies si dangereuses 4 avec une poulie fixe et une poulie folle pour l’entraînement des métiers à partir d’un arbre de transmission, le même pour tous avec un gros moteur au départ. Là, chaque métier avait son moteur électrique et un embrayage. Ces accidents de poulie je n’en ai connu qu’un, et il s’est plutôt bien terminé, un jeune copain s’est fait choper par une vis de serrage d’une poulie, il s’est retrouvé sans pantalon dans l’atelier. Autrefois il y avait des accidents terribles, des femmes qui se faisaient prendre par les cheveux dans un ourdissoir 5, alors là… je n’ai jamais non plus vu d’ouvriers se faire gravement blesser par une navette qui sautait 6.
Les perfectionnements techniques arrivaient. De la navette, on passera à l’aiguille, au jet d’air, à la goutte d’eau, pour entraîner le fil de trame mais je ne le connaitrai pas. Jusqu’en 71 où je quitterai le tissage, j’en resterai à la navette. Nos métiers, qui au départ, tournaient à 110-120 coups minute sont passés à 250, ils ne s’arrêtaient pas plus pour changer la navette, ils changeaient même automatiquement la canette 7, on m’a d’ailleurs envoyé faire un stage qui concernait ce perfectionnement.

Une tisseuse qui avait trois métiers quand j’ai commencé en avait trente quand je suis parti : à Bevenais, pour les 120 métiers il y avait deux gareurs et cinq ouvriers par équipe. Et puis au début, les métiers étaient en 120 de large tandis que là ils étaient en 190, ça fait une autre superficie à brasser.
Pour donner une idée du travail on peut prendre l’exemple d’une panne assez caractéristique : la prise de navette : elle se produisait quand la navette s’arrêtait au milieu de la nappe de fils. Le métier continuait à battre et la navette se trouvait comme tissée elle-même. Il fallait alors couper et renouer un par un chaque fil de chaîne sur la longueur de la navette.

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 La théorie du tissage est simple : il s'agit de croiser des fils. Les fils disposés dans le sens de la longueur sont appelés fils de chaine et ceux disposés dans le sens de la largeur, fils de trame. L'ensemble compose le tissu, aussi appelé toile. Les fils de chaine étaient préparés par les fabricants. Le tisserand était chargé de tisser la trame. Pour cela, les fils de chaine étaient tendus entre deux ensouples, la deuxième recevant le tissu fini. Le tisserand devait alors préparer les canettes qui recevaient le fil à tisser. C'est cette canette qui permettait de passer le fil de trame dans un sens puis dans l'autre, entre les fils alternativement soulevés de la chaine, afin de former le tissu. Dans le Nord, la canette est aussi appelée épeule. C'était souvent les enfants qui étaient chargés d'enrouler le fil sur les épeules.

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Une fois j’avais apporté une modification à un type de navette et ça avait considérablement amélioré la qualité et donc la productivité de ce que l’usine fabriquait. Il faut être un peu du métier pour comprendre : le fil de trame qui se trouvait sur la canette, dans la navette, se prenait dans une pièce de la navette qu’on appelait l’escargot et de ce fait, sa tension augmentait considérablement et le centimètre qui était tissé avant que le fil casse n’était pas correct, il fallait le défaire avant de continuer. On était tous à tournicoter, à se poser des questions et un jour je me suis dit qu’il fallait quand même que je sache pourquoi cette trame a cassé mais elle est restée exactement comme elle était, ce qui fait que j’ai vu comment ça s’était passé et j’en ai conclu qu’il fallait réduire l’intérieur de la navette avec ce qu’on appelait des peaux mais qui était en réalité du velours, et ça a marché : le fil de trame n’était plus aussi libre, il était plaqué et ne pouvait plus former cette sorte de boucle, ce ballon qui finissait par se prendre dans l’escargot. Quand j’ai eu travaillé quelques temps avec cette navette-là, j’ai fais venir le patron de la menuiserie qui était à Sainte Colombe 8 et je lui ai demandé qu’il me fasse une navette comme celle que j’avais modifié. Il l’a faite, ça a marché et six mois après tous les fabricants faisaient de la navette qu’on a appelée à tunnel.

Ce travail m’intéressait à tel point que j’avais toujours un peu l’impression de me promener dans mes métiers, j’essayais toujours de bien comprendre pourquoi, quand ça ne fonctionnait pas, il fallait que je sache, pour ne pas démonter la roue de secours quand le carburateur était bouché. Et puis j’avais un ordre bien établi : tous les jours quand j’arrivais, il y avait une série de certains endroits du métier que je passais en revue, tous les jours, si personne ne m’attendait parce qu’il y avait une panne, tous les jours, en préventif, j’avais un secteur d’attitré ce qui faisait que, la plupart du temps, je n’attendais pas que ça casse ou qu’il y ait un problème. Sur les métiers, il y a des trucs à revoir, comme sur un avion au bout de tant d’heures, on regarde telle pièce, je savais que le lundi ou le mardi c’était ça ou ça qu’il fallait que je regarde.

J’ai laissé ce boulot parce que la façon dont on me demandait de réparer les métiers, ça ne pouvait pas durer. Pas de pièces de rechanges, par exemple si on voulait changer une vitre quelque part, il fallait râper du mastic sec ailleurs et y ajouter de l’huile. Et puis un jour on m’a reproché de ne pas faire mon boulot alors petit à petit, j’en ai eu marre, je me suis dit que je ne leur devais rien et en suis parti.

Déjà après la guerre des boîtes commençaient à fermer, elles sont toutes parties les unes après les autres… une peau de chagrin ce qu’il reste, et rien. Quand j’étais à l’école, on nous parlait du Japon, on nous disait que les femmes avaient tellement de métiers à tisser qu’elles avaient des patins à roulettes, ça nous faisait rire et pourtant ça voulait dire que là bas, ils n’étaient déjà pas à noce.

En savoir plus : http://metiers.free.fr/dtisserands/tisserb.html

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Notes

1 La carde était une sorte de grosse brosse à pointes métalliques, placée sur un bâti et actionnée à la main. Elle servait à demêler, peigner, aérer la laine. A l’origine, on utilisait le chardon appelé cardère.

2 Ecole Nationale

3 Le gareur est le mécanicien monteur, homme à tout faire, des métiers à tisser. A lui de déterminer le nombre de navettes pour changer un motif, placer les cartons Jacquard, fixer la chaîne …

4 Des ouvriers happés par une courroie et déchiquetés 

5 Gros cylindre qui tourne et sur lequel sont tendus des fils 

6 La navette, porteuse du fil de trame, était violemment envoyée dans un sens, puis dans l’autre, entre les fils de chaîne, par un battant appelé sabre ou fouet. Il arrivait qu’elle saute hors du métier et fasse une trajectoire dans l’atelier. 

7 Bobine de fil allongée fixée dans la navette 

8 Près de Vienne

Nota : Illustration tirée de la banque d'images du moteur de recherhce Google