LE SIROP DE LA RUE

Article publié dans le n°84 (Juillet 2005) de "La Gazette Brezinoise"

En 1976, Henri Laborit, chercheur, biologiste, philosophe et écrivain publie "Eloge de la fuite", un livre dans lequel il explique que, selon lui, devant les agressions de la vie, l'être humain n'a le choix qu'entre deux attitudes, la lutte ou la fuite. Faute de pouvoir choisir l'une ou l'autre, l'inhibition a beaucoup de chances de développer chez lui de sérieuses maladies, voire de le conduire à la démence ou au suicide. Quatre ans plus tard, Alain Resnais reprend ce thème dans un film "Mon oncle d'Amérique".
Quand nous étions enfants et que nous ne tenions pas en place, combien de fois n'avons-nous pas entendu les adultes un peu agacés nous dire : "C'est pas possible, tu as des épines aux fesses !". Dans les Landes, où est né François, on dit plutôt à ceux qui ont la bougeotte qu'ils ont bu le sirop de la rue, par allusion à leur goût d'être dehors.
François fait maintenant des pizzas à Brezins - livraison à domicile. Ayant manifestement bu le sirop de la rue, sa vie est une pure illustration d'un éloge de la fuite, aussi "Histoires de Gens d'Ici" n'a pas trop attendu avant d'aller l'écouter, souhaitant toutefois que les épines aux fesses le laissent encore un peu tranquille car les pizzas sont bonnes.

François se souvient ....

Dès l'école, il m'a fallu du changement, c'était lié à mon inaptitude au système scolaire 1. Pas à l'école primaire dans mon village de Pontenx-les-Forges, dans les Landes, parce qu'avec mon instituteur, je ne me suis même pas aperçu que j'apprenais à écrire et à compter. Mais dès la sixième, j'ai changé, presque chaque année, d'établissement : je ne voyais pas l'intérêt d'apprendre les synonimes, pourquoi il fallait tant de mots pour dire la même chose.

Ensuite, dès l'âge de dix-huit ans, je suis parti en stop, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne...
A vingt-quatre ans, avec le bac et quelques diplômes, je suis entré dans la restauration, dans un grand groupe. J'aurais pu devenir directeur, mais au bout de six mois, j'étais gavé. J'ai acheté une auberge de campagne, j'ai appris à faire la cuisine, j'ai toujours aimé ça. J'étais quelqu'un qui bossait, qui gagnait de l'argent, j'étais dans la spirale du marketing, de la consommation, il me fallait faire du fric, être le premier, avoir le premier magnétoscope, la piscine, qu'on me salue dans la rue ; j'aurais pu devenir quelqu'un qui a deux restaurants et trois voitures.
J'ai passé vingt ans avec ma femme et nous avons fait deux gamins. Nous faisions quelques voyages, tout petits, deux, trois jours, Collioures, Port-Vendres ... Mais je vivais à côté d'elle, non pas avec et un jour, je suis parti pour ne pas avoir à affronter le fairt qu'elle me remplace.

J'ai tout perdu d'un coup mais j'ai eu la chance de réaliser que ce qui m'arrivait n'était pas grave, que dans le fond, ce n'était pas très important, je crois qu'il faut savoir utiliser les coups de pieds au derrière qui nous sont donnés ; ça fait mal, bien sûr, ça fait mal mais c'est aussi une chance. Ce n'est pas par hasard, quand on prend une claque, si on en fait telle ou telle chose. Sur un même parcours que le mien, d'autres seraient restés, se seraient battus en tant que divorcés, auraient partagé avec leur femme, en auraient repris une autre, blonde aux yeux bleux, auraient repris une entreprise, par vengeance ou pour montrer qu'ils y étaient arrivés. Moi, je crois que ce circuit me fatiguait.

Quand c'est arrivé, j'étais au Canada, un restaurant à Montréal. Alors j'ai été tenté par Cuba, mon père m'avait dit que nous avions un ancêtre, même prénom et même nom que moi, qui était enterré à Santiago de Cuba. J'ai vécu ça comme un appel et puis l'image de Che Guevarra m'attirait.

Mais à Cuba, pas moyen de monter ta petite entrerpise, c'est un pays totalitaire. Ils n'ont pas besoin de toi.
Une amie qui connaissait bien Saint Domingue m'en a parlé : une ile aussi, même histoire 2, mêmes paysages, même campagne, même lumière, même langue. Et c'est une démocratie, on peut tirer son épingle du jeu. J'y suis resté trois mois et je suis rentré en France dire à ma femme :
- Je vais vivre là bas.
- Pourquoi ? C'est bien ?
- J'en sais rien, en tout cas, c'est là bas que je vais
.

Pendant quer j'étais à Cuba, j'étais allé voir Haïti, je me disais qu'on y parlait français, que je pourrais m'y installer. C'est un pays très prenant au coeur mais entièrement détruit.
L'ancienne île d'Hispaniola est divisée en deux, Haïti et Saint Domingue : avec la même histoire, le même climat, sur Saint Domingue, tout est luxuriant, c'est une végétation tropicale, tout y pousse, tandis qu'Haïti est un caillou pelé, pelé, il n'y a rien, pas un arbre, toutes les forêts ont été coupées pour faire du charbon de bois. On dit aussi que pour faire la chasse aux macoutes 3 et leur empécher de se cacher, on a détruits les zones boisées. Haïti est l'un des pays les plus pauvres du monde alors que saint Domingue est économiquement autonome.

C'est devant la nature ravagée d'Haïti que je prendrai conscoience de la nécessaité de se tourner vers les énergies renouvelables.

Je suis donc parti à Saint Domingue. C'était en 1995, j'avais 12.000 francs. J'ai d'abord vécu dans un hôtel qui m'en a pompé une bonne partie puis je suis allé dans une maison qui était abandonnée et que j'ai retapée. J'ai eu l'incapacité ou la sagesse, je n'en sais rien, de ne pas prendre de travail fixe mais des petits boulots. Je crois que j'avais perçu que ce serait mieux pour préserver ma liberté sinon je risquais de redevenir carriériste. J'avais mes permis, j'ai conduit un bus, donné des cours de français, posé du carrelage. Par contre, j'ai visité tout le pays, j'ai lu le peu de livres que j'ai trouvés sur son histoire et j'ai vite eu un aperçu assez complet de son histoire, de sa géographie, de son économie. En conduisant le bus des touristes, j'écoutais ce que le guide leur racontait et j'ai fini par en savoir assez pour qu'on me propose de devenir guide à mont tour, puis j'ai acheté une vieille jeep que j'ai retapée, je me suis mis à mon compte et j'ai guidé des touriste pendant cinq ans.

Un jour un touriste qui voulait resté vivre à Saint Domingue m'a demandé de lui trouver un commerce. Une crêperie française était à vendre, nous sommes allés la visiter, la crêperie appartenait à Rebecca, une Française d'origine ethiopienne qui avait été adoptée par quelqu'un de Brezins. Rebecca et moi avons décidé de vivre ensemble et comme elle est rentrée s'occuper de son père malade, c'est comme ça que je suis arrivé ici.

Là bas, j'ai retrouvé une autre notion du temps parce que dans ces pays, le temps n'est pas le même, la vitesse du temps n'est pas la même, ça apporte beaucoup. Les Noirs disent ; " Vous, les Blancs, vous avez des montres, nous, les Noirs, on a le temps." Tu montes dans le bus, à la gare routière, tu demandes au chauffeur à quelle heure il part et il te répond : "Quand le bus sera plein."

J'ai vécu dans des conditions où le confort n'existait pas, ce qui m'a aidé à retrouver le sens de l'essentiel.
On s'aperçoit que l'eau est indispensable, qu'on peut vivre sans electricité.
Avant je ne comprenais pas non plus qu'on puisse habiter des petites maisons. Il me fallait vivre dans du grand. A la limite, je pense maintenant que c'était pour paraître et c'est dans une petite maison de 60 mètres carrés qui était toujours pleine de monde que j'ai compris que les gens viennent s'il y a une âme, s'ils se sentent bien, pas forcément si la maison est grande.
J'ai retrouvé le plaisir de lire, j'avais du temps, je me mettais dans le hamac et je lisais, le bouquin me plaisait, je voyais un copain, on échangeait. Ma mère m'avait donné toute la série des Robert Merle, "Fortune de France", 13 tomes je crois, c'est passionnant et ça m'a fait plusieurs semaines. Certains des touristes que je guidais avaient apporté des livres avec eux, ils m'en laissaient.
J'ai retrouvé le plaisir d'écouter de la musique. J'avais récupéré un autoradio qui fonctionnait avec une batterie de voiture que je faisais recharger. Dans ce pays, ils sont bruyants quand ils écoutent de la musique, c'est toujours à fond les décibels, tu crois que ça va tout craquer mais ça vit, on dit qu'ils chantent et dansent la misère et ils sont tout le temps souriants.
La lecture, la musique, mes parents m'avaient appris tout ça quand j'étais gamin et, par la suite, je l'avais shunté, je ne m'en étais plus servi.

Partir, c'est une fuite, bien sûr. Le plus long temps fixe que j'ai passé quelque part, c'est six ans à Saint Domingue, et la plupart des gens de la communauté française que j'ai rencontré là bas, c'est parce qu'ils fuyaient des problèmes, ils fuyaient le confort, leurs gamins, un divorce. Toutes ces sortes d'aventuriers, c'est pareil, tu pars quand tu ne peux plus rester chez toi, quand tu te barres, c'est que tu n'es pas heureux, mais il faut avoir aussi le courage de partir. Les choses dont, par nature, on n'a pas envie mais qui nous sont imposées, on peut les vivre un certain temps mais quand on a eu suffisamment la tête sous l'eau ... Ce n'est pas à rester pleurnicher, c'est dans la fuite, dans le changement que tu arrives à relativiser, que tu trouves la solution. Et c'est un retour à des sources essentielles que savoir qu'on te respectera si tu te tiens droit et si tu respectes les autres, que nous sommes tous égaux et qu'un peut cohabiter en bonne harmonie si on est tolérant.

J'ai également tiré de ses années la conviction que toujours critiquer ceux qui nous dirigent n'est pas forcément une solution mais si chacun apporte sa pierre à une amélioration, c'est constructif. On transmet plus par un comportement que par des sermons et pour peu qu'on ait un minimum d'humilité, on apprend beaucoup au contact des autres.

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Notes

Pour en savoir plus sur Saint Domingue voir http://www.abm.fr/fiche/stdoming.html

1 Eventuellement à l'inverse (note de la rédaction d'Histoires de Gens d'Ici"

2 Du temps de la conquête par les Espagnols

3 Les "tontons macoutes" formaient la police de François Duvalier (dit Papa Doc" puis de son fils Jean-Claude (dit Baby Doc). Dictateurs particulièrement cauchemardesques, le premier jusqu'en 1971, le second jusqu'en 1986, leur police politique a été pourchassée en toute logique de vengeance après l'exil de Baby Doc 
 
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