NOUS ÉTIONS FORAINS

Article publié dans le n°83 (Avril 2005) de "La Gazette Brezinoise"

La Gazette était allé rencontrer Madame Marie Jacquet il y a deux ans pour recueillir ses souvenirs du temps de la guerre de 14-18. Elle accueille toujours aussi joliment au coin de son poêle à bois avec lequel de bûche en bûche, elle casse chaque jour un peu plus le dos à l'hiver qui s'attarde. Il en faudait beaucoup pour que l'hiver lui fasse peur ; née en 1907, c'est le 98è qu'elle affronte, elle en a donc vu d'autres. D'autant plus que petite fille et fille de forain, il valait mieux ne pas se laisser impressionner par le froid quand on faisait marcher une baraque par tous les temps des vogues et des foires. Ses filles, Andrée Charpeney et Maryse Constans sont venues ; elles ont, elles aussi, un peu, beaucoup, passionnément, été du métier. Toutes les trois se souviennent.

Marie Jacquet, Andrée Charpenay et Maryse Constans se souviennent ....

C'est mon grand-père qui a commencé. Il s'appelait Jean Joseph. Avant quand il était jeune, il construisait les voies ferrées. Après, avec une voiture à cheval, il s'est mis à faire les foires, il vendait des bonbons, des pralines. Il avait fabriqué un petit train : on le lâchait sur une installation en pente, il descendait sur une sorte de carré qu'on appelait le "plat banc" et faisait sortir une boule qui allait se placer dans un creux numéroté. Les numéros des creux allaient de 14 à 60, on gagnait des macarons. Par exemple si la boule s'arrêtait sur le 16, la personne qui jouait en gagnait 16.

Mon père était né en 1863. Il s'appelait Félix et notre nom de famille était Blain mais quand il est né, on l'a enregistré avec I.N.T et c'est resté, alors moi, je suis née Blint. Il a fait la même chose que son, père, de son côté, avec un cheval aussi. Le camion est venu bien plus tard, bien après la guerre de 14, il n'avait pas de pneus mais des roues à bandage.

Mon père a repris l'idée du train en l'améliorant. Il allait à la gare de Rives regarder passer les trains pour voir comment ça marchait et il a pris modèle dessus pour fabriquer le sien avec des pièces de récupération, de la tôle qu'il trouvait. Il était ingénieux, il savait tout faire. Il réparait les horloges : un jour, on lui en avait apporté une avec un engrenage cassé, il l'a refait en soudant un morceau de cuivre sur la roue cassée et en taillant les dents. Il a fait tous les détails du train, même les lanterne en cuivre et il nous fallait les astiquer toutes les semaines avec du Miror.

Celui qui jouait mettait le train en route en appuyant sur un poussoir, un "putter", et quand il arrivait sur une sorte de grande table, il déclenchait une boule qui faisait un circuit et allait arrêter sur un numéro. En fait, il y avait un train avec deux wagons et une Micheline qui pouvaient déclencher chacun une boule si bien qu'il pouvait y avoir deux joueurs.

J'ai connu mon mari, ici, à Brezins, il n'était pas forain mais il s'y est mis. Nous étions alors quatre à vivre sur la baraque, puis il y a eu deux gosses, trois. Le garçon a pris le virus à son tour, il s'est mis aussi dans la confiserie 1

Quand on a eu le camion, on allait jusqu'à Domène, Pont de Claix, Charavines, Voiron pour la Saint Martin, Beaucroissant pour la foire et, de ce côté, pas plus loin que Viriville. Comme on restait plusieurs jours, on dormait dans la caravane, la roulotte et comme on revenait tous les ans dans les villages, on finissait par se connaître avec les habitants, on se parlait et les enfants faisaient des tours de manéges avec les copains qu'ils s'étaient faits sur place.

A la maison, nous avons encore un car, un Berliet, que nous avions acheté en 1961 pour tirer la remorque, la baraque. On logeait dans le car pour la Beaucroissant ou la Saint Martin de Voiron. A Beaucroissant, les allées n'étaient pas goudronnées. Quand il pleuvait, c'était héroïque, il fallait se faire tirer par un tracteur pour sortir du champ de foire. Mais pour nous, c'était Beaucroissant le plus pittoresque, cette foire immense où on restait le soir.

Pendant la dernière guerre, on a arrêté, il n'y avait plus rien, plus de fournitures, plus de farine, plus de sucre et puis les bals et les fêtes étaient défendus. Mon mari avait été fait prisonnier en 40 et il était en Prusse Orientale. Alors, je suis allée travailler à l'usine de soierie de Brezins.
Après la guerre, on avait pu avoir vingt kilos de sucre, on avait fait des berlingots, on les avait mis dans des petits cornets en papier, mon mari était allé à la foire de Beaucroissant en vélo et en très peu de temps, il avait tout vendu, les gens s'étaient jetés dessus. On a repris quand on a pu mais on allait moins loin parce qu'en semaine, on faisait les marchés et, les samedis et dimanches, les vogues.

Il y avait beaucoup de maisons de confiserie, surtout dans le Nord, comme le Nain Gourmand, elles avaient leurs représentants, ils passaient, on commandait et on était livré après. On vendait toutes sortes de bonbons, des "nus" c'est comme ça qu'on les appelait les "non pliés" et aussi des "pliés", des boules de gommes, on en avait peut être 150 sortes, et des biscuits. On achetait mais on fabriquait aussi comme les macarons qu'on faisait toutes les semaines. C'étaient des petits biscuits secs, ronds. On avait une grande poche pleine de pâte et sur une grande feuille de papier, on posait de la pâte pour en faire 60 et on mettait la feuille dans le four.
Les macarons étaient faits à la maison, mais les pipes en sucre, les chiques, les amandes grillées, les nougatines, on les faisait sur place quand il y avait besoin, dans une roulotte derrière la baraque.
Pour les pipes, on faisait cuire le sucre au "grand cassé" : quand le sucre avait atteint une certaine température, on trempait le doigt dans l'eau froide, on attrapait un petit morceau dans la marmite et si les filaments cassaient, on disait que c'était cuit et il fallait mouler mais pour ouvrir les moules, c'était chaud et il ne fallait pas attendre.

On fabriquait aussi des "chiques" en faisant cuire du sucre et en le travaillant. La cassonade donnait du goût mais on les parfumait à l'anis, à la framboise. On versait le sucre cuit sur un marbre, il était transparent. On le partageait en deux et on en travaillait une moitié au crochet sur le marbre, ça l'aérait, ça le faisait blanchir et on en faisait un boudin. L'autre moité servait à la décoration, on la colorait, on étirait cette pâte colorée et on collait des rayures roses pour la framboise,vertes pour la menthe contre le boudin blanc. Enfin on coupait le boudin en tournant un coup d'un côté, un coup de l'autre pour donner la forme aux chiques 2

Les forains entre eux étaient soudés. L'ambiance était bonne, il y avait de l'entraide, jamais un forain ne se serait mis en place s'il avait eu besoin, les autres venaient aider à pousser la remorque. Autrefois, sur les vogues, il y avait les chevaux de bois, puis, après les pousse pousse ; il y avait aussi des balançoires, des tirs. Les Lourdain avaient les pousse pousse et une chenille, les Carra les auto-tamponneuses.
C'était une autre ambiance, les gens se parlaient plus, étaient plus solidaires. Maintenant quand arrive la nuit, plus personne ne sort. Autrefois, les gens allaient se promener le soir, ils n'avaient pas peur comme maintenant et ils sortaient parce que c'était la vogue annuelle, il n'y avait pas autant de fêtes qu'aujourd'hui. Nous avons travaillé jusqu'en 1977.

En fait, Andrée Charpeney, fille de Martie Jacquet, a continué à faire les marchés avec son camion magasin de confiserie jusqu'en 1995. Elle aimait sa liberté, ne pas se sentir enfermée comme si elle avait été en usine. Elle ne craignait pas le froid. Une année d'hiver rude, elle se souvient avoir eu 21° au dessous de zéro au marché de Pont de Beauvoisin, avec son frère Raymond. Dans la camionnette, ils emportaient une pelle avec des cendres et des graviers pour pouvoir passer vers Burcin malgré la neige...."

La vogue des Rameaux, à son tour, a cassé le dos de l'hiver, les forains ont démonté et sont partis comme toujours, mais en 2005, on est frappé de la façon dont ce jeu simple, ce petit train, cette attraction d'autrefois de la famille Blain, a laissé des souvenirs tenaces et heureux. Une personne venue vivre à Brezins en 1994 depuis la région de Voreppe se souvient que quelqu'un de là bas, Maurice Vial, quincaillier, lui avait dit "Vous aller habiter Brezins, il y avait autrefois des forains qui en venaient et faisaient gagner des macarons avec un train, ça nous intéressait beaucoup quand nous étions gosses". De son côté, Marie Jacquet se souvient avec clarté de cette famille de quincailliers voreppois, de leur magasin, si bien qu'elle peut encore dire le prénom de la mère de Maurice vial, Violette.

Merci à elle pour ses souvenirs et sa bonne humeur. Merci à ses filles Andrée et Maryse 3 travailleuses permanentes ou occasionnelles de la baraque à confiseries, qui aident à raviver les souvenirs, qui racontent les leurs, qui vont chercher la locomotive, le moule à pipes en sucre pour les montrer, qui aiment manifestement partager l'histoire de ce métier qu'elles aimaient.

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Notes

Pour en savoir plus sur les arts forains :
http://www.pavillons-de-bercy.com/index3.html?f.gauche.html&artsforains/f.artsforains1.html&artsforains/index.html

1 De même que sa fille aînée, Andrée

2 Les chiques et les berlingots sont faits avec la même pâte et ont la même forme. Seule la taille diffère.

3 En dehors de leur travail respectif, quand il y avait un "coup de bourre", tous les membres de la famille venaient donner un coup de main : depuis la conduite du convoi jusqu'au nettoyage, il y avait en effet du travail pour toutes les bonnes volontés