OBJECTIF CONCOURS

Qui traverse Brézins aujourd’hui n’y voit probablement qu’une de ces petites villes comme il en y tant dans cet Isère dauphinois. Surgissant d’un environnement de champs et de prés, des constructions à un étage, aux murs généralement ocres en rappel du pisé d’autrefois, s’étirent le long des deux routes principales. Pour peu que cette découverte se fasse à la mi-journée et au plus fort de la chaleur étouffante de l’été, le voyageur en retire l’impression qu’habitants et maisons sont sous l’effet d’un puissant anesthésiant à peine perturbé par le passage vrombissant des avions en cours d’approche de l’aéroport de Grenoble Saint Geoirs, à quelques kilomètres de là. Rien ne semble plus indiquer que derrière cette façade de tranquillité, il y ait eu une histoire peu ordinaire. Rien ? Pas tout à fait ! La présence de deux églises pratiquement situées à une même distance de part et d’autre d’une rivière tranquille, le Rival, ne manque pas d’éveiller la curiosité. " De quelle église parlez vous ? - Celle du Haut où celle du Bas ? " Un “Haut” comme un “Bas”, remontant à deux siècles, ayant comme “frontière” la rivière, et générés par la distance importante (près de trois kilomètres) séparant le nord du sud de la commune. Au “Bas”, sur la plaine sablonneuse et caillouteuse de la Bièvre, la culture du blé et du maïs et la plus grande partie du bourg avec les commerces. Au “Haut”, le plateau argileux, des bois et collines, la vigne et le tabac et une succession de hameaux. Pour chacun, une école, une église et bien des querelles de … clochers ! " Comme d’habitude, ce sont les gones du "Haut" qui ont mis le chambard à la “vogue” ! - Ma fille, comment peux-tu imaginer fréquenter un garçon du “Bas” ? " Heureusement, l'achat par la municipalité, vers 1930, d'une grande propriété du “Bas” va favoriser, après la guerre, sous l'impulsion d'un Maire venu du “Haut” *, le regroupement des écoles, pompiers, mairie et terrains de sports. Le “Haut” conservant son église, celle du “Bas” étant désaffectée. Quant aux problèmes anciens de distances et de transports, ils étaient dorénavant réglés par le développement croissant de l'automobile.

En 1924, nous n'en sommes pas encore là. Mon père vient juste de monter, avec mon oncle, Joseph Viron, une affaire de salaisons ayant comme spécialités les saucissons et, tout particulièrement, la rosette. Faute d'installations de froid, les deux associés travaillent surtout la nuit et très peu de juin à août. A ce moment, ils se consacrent à un inlassable travail de déficelage, brossage et reficelage permettant de démarrer le mûrissement de bien des tonnes de rosettes.

27 avril 1925. Ce jour voit mon premier cri dans la maison du “Haut” de mes grand-parents maternels, où mes parents disposent d'un petit deux pièces. Un an plus tard, le 9 mai, ma mère n’est plus et ce n’est que bien des années après, au détour de la lecture d’un arrêt de Tribunal, que je connaîtrai enfin les circonstances tragiques de sa disparition. « Le sieur “untel”, cultivateur à Brézins, a pris à titre bénévole, sur sa camionnette automobile, la dame Burlet qui a été installée sur une chaise à l’arrière de la voiture, avec, sur ses genoux, une jeune fille âgée de treize ans. A un moment donné, le chauffeur, voulant dépasser une autre automobile, incline fortement à gauche au point de s’engager sur la banquette gazonnée de la route où il butte un tas de pierre qui lui fait perdre son sang froid et l’envoie heurter de l’autre côté de la chaussée, un poteau d’une ligne électrique. Sous l’effet du choc, la dame Burlet est projetée sur la route où elle se blesse si grièvement qu’elle en décède une demi-heure après. La jeune fille qu’elle portait, a été entraînée dans la chute et a reçu des blessures graves, notamment à la tête. » Ce décès est un grand drame pour mon père qui s’était marié avec son amie d’enfance. C’est ma grand-mère (ci-contre) qui dorénavant me garde. Toujours avec elle du matin au soir, je ne la quitte pas d’un mètre et des liens très forts s’établissent progressivement entre nous. Une “adoration” réciproque qui perdurera jusqu’à la fin de sa vie. C’est d’ailleurs, en complicité avec elle qu’à quatre ans, Madame Saviout, institutrice, me fait entrer à l’école du “Haut”. Officiellement, il s’agit de “me mettre en avance”. Officieusement, cela va permettre à ma grand-mère de se reposer de mon inlassable turbulence. Quoiqu'il en soit, de par la compétence et la sévérité (sa trique de deux mètres était célèbre aux alentours !) de Madame Saviout, je vais rapidement apprendre à lire et écrire.

Pendant ce temps, mon grand-père arrive à convaincre une de ses filles qui a perdu son fiancé à la guerre, de se marier avec mon père et de devenir ma seconde mère. Le 19 mars 1931, arrive ma sœur Jeanne. Tous deux nous allons être élevés par une mère distribuant de façon égale son affection, sa gentillesse et un immense dévouement. En 1933, mon père désirant mieux installer sa famille, achète une grande maison au “Bas”. C'est ainsi qu'à 8 ans, je fais connaissance, pour quatre années, de l'école du Bas et de Monsieur Montmayeul, son jeune instituteur IIIème République pratiquant l'éducation des enfants en complicité avec les parents et le prêtre.

Le destin de "ceux de la ville" et de "ceux des champs" !

1937, c’est l’année du Certificat d'Études Primaires (CEP). Pour la plupart des enfants, cela signifie la fin de la scolarité. Pour un petit nombre, c’est, au contraire, l’antichambre de l’École Primaire Supérieure (EPS) 1 de la Côte Saint André. Une antichambre n’offrant pas les mêmes chances d’accès selon que l’on réside “à la ville” ou “dans les champs”.

Pour “ceux de la ville”, dont l’externat est le lot, les familles peuvent poursuivre, à moindre frais, leur soutien au moins jusqu’à 16 ans et au Brevet Élémentaire de Capacité à l’Enseignement (BE) ou aux concours classiques de l’époque (École Normale d’Instituteurs, Écoles militaires diverses, PTT et Administrations …) qui étaient permis avec le Brevet. Pour “ceux des champs”, résidant à plusieurs kilomètres de l’EPS, la situation est plus compliquée. Les “transports scolaires” sont inconnus et il y a plus que rarement des transports collectifs quotidiens. L’internat est alors un passage obligé et coûteux.

Mes parents (surtout mon père), malgré leur désir de voir leur fils aller plus loin qu’eux, n’ont pas les moyens de me payer “la ville” et, à 12 ans, sans déception particulière - tous mes “copains” ne sont-ils pas dans le même cas ? - c’est le terme de ma vie scolaire. Tout au moins, cela aurait du être, sans la détermination de Monsieur Montmayeul. Avait-il discerné en moi quelques capacités particulières méritant d’être encouragées ? Le désir de mes parents était-il si fort que l’instituteur s’en est fait naturellement le relais ? 2 Toujours est-il qu’il décide que je dois aller à l’EPS. Quant à l’argent nécessaire pour payer l’internat, pas de problème, je n’ai qu’à me présenter au Concours Départemental des Bourses et, bien entendu, le réussir ! Cette proposition est accueillie avec une grande satisfaction par mon père qui pense qu'ainsi je pourrais “faire l'instituteur”. Pas un instant, il ne mesure, comme moi d’ailleurs, la difficulté du chemin, toute entière concentrée dans ce “sésame”, le Concours des Bourses. Monsieur Montmayeul, lui, la connaît. Il sait combien peut être angoissant, pour un enfant de 12 ans, rarement sorti de sa campagne, la perspective de ce concours dans un hall anonyme de Grenoble (la "capitale" locale !) où 600 candidats s’affrontent pour obtenir une des ... 45 bourses !

Commence alors, sous sa direction, un programme de révisions et d’apprentissage allant bien au delà des connaissances requises pour le CEP. Tout y passe ! Les systèmes circulatoire, respiratoire, lymphatique, nerveux, le squelette, les fleuves français avec les villes et les massifs… A travers cette grande étendue de connaissances que j’ingurgite inlassablement, jour après jour, je mesure pour la première fois qu’il faut combattre pour gagner. Arrive enfin la veille du grand jour, un dimanche. Mon père sans doute conscient qu’il faut qu’il m'accompagne et me soutienne sort sa 201 et me conduit à Grenoble. Voyage mémorable s’il en est puisqu’à la montée de Manglis (nom prédestiné !), suite à un passage raté de troisième en seconde, la voiture perd la puissance nécessaire pour gravir la côte et commence à reculer, insensible aux coups de frein. Heureusement, il y a toujours une cale de bois derrière le siège conducteur et je me précipite au dehors pour bloquer cette descente impromptue au grand soulagement de mon père. Parvenus à Grenoble, nous passons la nuit chez des cousins. Le lendemain matin, engoncé dans mon unique costume bleu "du dimanche" (celui qu’il ne faut pas salir !), départ pour le lycée Lesdiguières.

La plongée vers l'inconnu !

Une véritable plongée dans l’inconnu ! Si l’intense préparation de mon instituteur m'avait convaincu, au départ de la maison, que j’allais déplacer des montagnes, mon enthousiasme initial décline de plusieurs degrés quand je pénètre dans l’immense salle d’examen où je ne suis plus qu’un numéro parmi des centaines d’autres. Sans parler de cette voix intérieure lancinante qui n’arrête pas de me dire qu’ils sont aussi bons, sinon plus, que moi ! Aucune peur dans les yeux que je croise ! Je n’y vois que le désir de gagner et de réussir ! Certains, manifestement se connaissent et plaisantent nerveusement, n’hésitant pas à railler leurs voisins sans doute pour mieux les déstabiliser. Raclements des chaises, solennité des surveillants indiquant les sanctions sans appel pour ceux qui seraient surpris en train de tricher, puis c’est la distribution des sujets dans ce silence si particulier que provoque le souffle retenu et l’anxiété. Deux jours durant, le chuintement des feuilles tournées et retournées, le crissement des plumes, leur tapotement saccadé sur le dessus de l’encrier de porcelaine, les monologues atones de relecture, les soupirs désabusés de ceux dont les “impasses” ont été fatales, le glissement feutré ou le pas volontairement sonore des surveillants - à chacun sa méthode pour bien montrer que le soupçon est la règle ! - vont être les seuls bruits dont je vais confusément me rappeler tant je suis occupé à filtrer et à trier le flot d’informations que déverse ma mémoire.

« Examen terminé. On pose les plumes et crayons et on rend ses feuilles » Fin des épreuves écrites. Le troisième jour, dans l’attente de connaître le nom de ceux admis à l’oral, mon père m’emmène à Laffrey voir le lac et la statue de Napoléon de retour de l’île d’Elbe. En fin d’après midi, nous repassons par le lycée pour consulter la liste des admis. Première joie, j’en suis ! Quatrième jour, Jeudi. Oral. « Décrivez-moi le système respiratoire ! » « Dessinez-moi le cours du Rhône avec ses affluents, les villes et les principaux massifs montagneux ! » Une ultime épreuve, le chant, et c’est le retour à Brézins où commence l’attente des résultats, non seulement pour ma famille et moi-même mais aussi pour mon "mentor". Quelques semaines plus tard, la nouvelle, la bonne nouvelle arrive ! Concours réussi ! Ce succès est fêté par un mémorable et pantagruélique repas familial auquel assiste, bien sûr, Monsieur Montmayeul.

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Notes

1 L'EPS devint, sous le régime de Vichy, collège, puis, après la guerre, lycée.

2 Il n’aura, dans sa vie professionnelle, que deux boursiers, Frédéric Dard - le père de San Antonio - et moi. Et jusqu’en 1999, date à laquelle Monsieur Montmayeul sombra dans la maladie d’Alzheimer, je suis resté constamment en relations respectueuses et affectueuses avec lui. Août 2001. Mon instituteur vient de s’éteindre