LE CERF-VOLISTE

Cette fois, "Histoires de Gens d'Ici" ne fait pas de retour dans le passé. Fidèle à son objectif de rencontrer toutes les couches de la population pour faire part d'expériences de vie variées, après le cresson, le cochon, le pisé et les avions, nous sommes allés voir un cerf-voliste 1
Il y en a effectivement un à Brezins, au Bessey pour tout dire. On ne le sait pas forcément parce que son atelier se trouve à Marcollin. C'est bien dommage pour les enfants et les gens d'ici : si autrefois, quand on passait devant l'atelier du maréchal-ferrant, il y avait du bonheur à entrer prendre un air de forge, pourquoi n'y en aurait-il pas, maintenant, à prendre le vent chez un cerf-voliste ? D'autant plus que les artisans deviennent rares et que celui-ci en est un. Pas classique, mais un vrai.
François Dubanchet a l'accueil simple et direct, son café est bon et il donne à partager sa passion. Il y aurait et il y aura beaucoup plus à en dire mais à chaque jour suffit son plaisir. Dans cet article, nous avons plutôt privilégié le côté animateur de son métier. Il est intéressant, entre autres, de voir comment, il a agencé les structures administratives de son activité. Quant à ce qu'il dit de l'apprentissage et, plus largement de l'éducation, il nous semble, au delà des modes, des courants et des directives de l'époque, qu'il s'agit de bon sens.

Écoutons François Dubanchet ...

Dans ce monde où beaucoup de choses, y compris les jeux, sont commandées par des boutons et des touches électroniques, mon travail consiste, par le biais du cerf-volant 2 à faire voir aux enfants qu'avec les mains, on peut faire des choses, et même des choses complexes.
Parce que voler, c'est l'une des choses les plus complexes que l'homme ait réussi à faire. construire avec du matériel relativement simple, un peu de toile et des baguettes, des choses qui fonctionnent, qui volent, c'est donc ce que j'apporte aux enfants dans les écoles et les centres aérés.

Du fait que j'étais éducateur, j'ai des enfants une approche qui me passionne depuis tout le termps et je voyais à peu près comment il fallait prendre la question. Les cerfs-volants, en théorie, c'est simple, mais en pratique cela devient compliqué et il fallait trouver pour les gamins une façon simple d'en fabriquer. Il fallait donc mettre au point une méthode de travail qui soit une succession d'opérations simples emboîtées de telle façon qu'à la fin, en sorte un cerf-volant.

Au départ, je ne leur apporte même pas de modèle pour qu'ils ne cherchent pas à aboutir d'emblée à l'objet fini, mais il faut passer par chaque étape, l'une après l'autre. Bien sûr, ils savent qu'ils vont faire un cerf-volant.
Il y a deux façons de procéder, soit on veut que ce soit rapide et on arrive avec du matériel assez préparé, de la toile découpée, on décore et on fait le montage, baguettes, scotch, fil et on colle. Soit on part carrément de zéro, parfois même au début, on leur parle de l'air, de comment fonctionnent les molécules, puis on arrive avec des lais de toile rectangulaire, des gabarits en carton porteurs de toutes sortes d'indications sous forme de points et de petits traits et il faut reporter sur la toile le gabarit et les autres traçages.
Sur ces traçages, il va y avoir soit de la colle, soit des pliures, soit des trous. La colle est posée avec des applicateurs d'utilisation simple qui déposent comme une double face ; sur les trous, il y aura soit des oeillets, soit des rivets.

On utilise des machines du style riveteuse, presse. Au niveau sécurité, c'est bien au point, étant des outils industriels, les normes sont importantes. Ils ne peuvent pas se coincer les doigts, ils ont de la force parce qu'il y a des leviers. On apporte les machines en classe, elles sont transportables, la plus grosse, quand on fait des fusées à eau, c'est un perceuse à colonne. On la fixe sur une table bien stable avec des serre-joints, une vitre de protection protège des copeaux de bois, la pièce à percer est solidement tenue dans un étau et les enfants travaillent à deux, l'un tire doucement sur le levier pour faire descendre le forêt qui tourne, l'autre a le doigt sur le bouton rouge, prêt à arrêter dès qu'un problème se présente. On fait bien prendre conscience de la sécurité et ça les enchante, ces machines, d'autant plus qu'ailleurs, ils n'ont pas droit de les toucher. 



Si je me résume, pour faire un trou dans une planche, on ne va pas prendre une percerette et tourner en forçant : la percerette, ça fait moins peur qu'une perceuse à colonne mais au bout du compte, c'est peut être plus dangereux. Il y aurait bien sûr de l'intérêt à travailler avec du matériel de récupération et des outils sommaires mais nous avons aussi un dilemme, ces animations sont payantes et, au bout du compte, il faut un résultat et un enfant, même un peu habile, aura, en fin d'atelier, un résultat qui vole, qui est joli. Donc on va mettre toutes les chances de son côté avec de l'outillage professionnel et des matériaux de qualité.

Il peut nous arriver de proposer aux enfants de travailler à la chaîne. Quand on leur dit ça, les instits nous regardent généralement avec des yeux tout ronds, mais ce qui est exploité dans travailler à la chaîne, c'est le côté ingéniosité qui prime sur le rendement : on ne travaille pas à la chaîne pour faire beaucoup de rendement mais pour gagner du temps, travailler intelligemment et avoir, après la fabrication, la possibilité de voler dans le cadre de notre intervention.

Notre matériau de base, c'est de la toile de spi, c'est solide, c'est de qualité, les couleurs sont jolies, mais on leur explique qu'avec du matériau de récupération, papier ou plastique, ça fonctionne pareil. Le spi 3, c'est du nylon rilstop, tissé de façon indémaillable, si on fait un accroc et qu'on tire dessus, ça ne continue pas à déchirer. En plus, ce nylon-là est enduit, et ça donne un tissu soit rigide, craquant, soit souple, imperméable à l'air, parfois à l'eau.

Les gabarits, c'est moi qui les conçois, c'est vraiment une création de l'atelier et si j'ai quelque chose à revendiquer, c'est bien ça et pas le cerf-volant, parce que, quand on pense avoir inventé un cerf-volant, conçu quelque chose de nouveau, ça existe depuis tellement longtemps qu'il y a toujours quelqu'un, avant, pour avoir déjà fait le même ou quelque chose qui y ressemble sans qu'on le sache. C'est donc rare que je revendique un modèle, même si j'en ai déjà créé un certain nombre. Par contre, notre technique de travail, je la défends parce que certains chaînons ont évolué six à sept fois avant qu'on puisse dire que, maintenant, on fera de telle façon. Et c'est véritablement notre création.

Il arrive souvent qu'on introduise un côté artistique en aidant les enfants à inventer un cerf-volant, on essaye alors de faire formuler des projets, on discute, notamment pour tenir compte des lois qui régissent le vol d'un cerf-volant, puis on leur fait réaliser. La part artistique peut aussi se trouver dans la décoration, le graphisme qui sera appliqué sur le spi ou autre support.

Pour bien faire, sur une classe, il faudrait être deux parce que, pour la plupart des modèles, on ne peut pas travailler avec plus de douze enfants à la fois mais il y a les facteurs économiques, donc on partage la classe et, généralement, l'instit se retrouve autour d'une autre activité avec un groupe qui fera le cerf-volant au prochain tour. Parfois, un parent d'élève vient donner un coup de main et ça aide bien.

Les gens nous regardent généralement avec un oeil sympathique. La moyenne d'âge dans les clubs de cerf-volant monofil est au moins 40 ans. Il y a des jeunes, bien sûr, mais beaucoup d'anciens. Le cerf-volant c'est quelque chose qui a trait à la physique et si on sait observer, on découvre, on comprend. Pour ma part, j'ai toujours eu horreur d'apprendre, puis après, de mettre en application et je fais toujours la démarche inverse : je réalise, je cherche et c'est quand j'ai compris que je me dis que je vais apprendre. Alors je comprend souvent à ce moment-là le pourquoi des erreurs que j'ai faites. A mon avis, c'est beaucoup plus pédagogique que de faire l'inverse. C'est ce que je fais avec les enfants, je les laisse d'abord se tromper et c'est rarement moi qui amène les solutions, je pense que celles qu'ils trouvent eux sont inscrites dans la tête pour toujours alors que celles qu'on leur apporte sont oubliées tout de suite après. On a recours au livre, qui est l'expérience d'autrui, plutôt en fin de parcours, pour valider ce qu'on a trouvé soi même et découvrir encore plus, aller encore plus loin.

Le monde du cerf-volant est un monde vaste, des gens qui font du cerf-volant, il y en a partout, on ne le sais pas, mais il y en a partout ..

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Notes

Pour en savoir plus sur le cerf-volant, voir http://www.carnetdevol.org 

1 Le mot existe : " personne qui construit et fait voler des cerfs-volants" dit le dictionnaire Le Robert

2 Voici les définitions de cerf-volant selon le Dictionnaire de l'Académie Française :
A/ Composé de "cerf" et "volant", participe présent de "voler". Nom vulgaire du lucane, gros coléoptère pourvu de mandibules en forme de pinces qui rappellent les bois du cerf.
B/ vient peut être de serpe volante "serpent volant". Appareil constitué d'une armature légère sur laquelle on tend de l'etoffe ou du papier et qu'on fait s"élever dans les airs grâce à la force du vent en le tenant au bout d'une longue ficelle.

3 Vient du mot anglais "spinnaker", voile d'avant triangulaire légère, très creuse et de grande surface utilisée pour donner aux voiliers le maximum de vitesse


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