LE PISÉ

Les chênes vont bientôt prendre leurs feuilles. C'était au temps où on construisait en pisé, le moment jugé favorable. On estimait qu'il y a dans la terre une vie, une énergie peut être, comme dans les arbres, et que n'importe quelle époque de l'année n'est pas propice à extraire ce matériau et à s'en servir pour bâtir. Le temps de construction en pisé correspondait donc à peu près au printemps, avril-mai-juin, pendant que la terre était bonne pour cela.
C'est pourquoi "Histoire de gens d'ici" a choisi, en souvenir et en mémoire de ceux qui bâtissaient nos maisons, d'évoquer le pisé dans ce numéro de la Gazette à paraître au moment où les chênes prennent leurs feuilles ....

Voyons d'abord ce que dit de la question Monsieur Emile Littré dans son "Dictionnaire de la langue française" écrit de 1863 à 1872 :

pisé : Dans certains pays (....) on dresse des planches jointes ensemble sur deux rangs parallèles, dans l'intérieur on jette de l'argile qu'on foule; quand la terre est bien serrée et un peu séchée, on retire les planches (...)
piser : Terme de construction. Battre la terre entre deux planches pour la rendre plus compacte.
piseur : Celui qui bâtit en pisé
pison : Masse de bois à l'usage du piseur.

Monsieur Littré qui était un homme sérieux et ne laissait rien au hasard, parle également dans l'article "pisé", des briques en terre séchée et des solives qu'on noyait parfois dans le mur et qu'on laissait apparentes, mais nous avons sélectionné dans son gros dictionnaire ce qui évoque notre pisé brezinois. D'autres techniques de construction sont encore bien visibles dans certains bâtiments de la Côte saint André et dans le cabanon si joliment proportionné, au milieu des noyers entre Brézins et Saint Etienne par la route du haut.

Pour en savoir plus "Histoires de Gens d'ici" est allé voir Léon Marguet qui, à défaut d'avoir écrit des dictionnaires, a travaillé à la construction de maisons en pisé. Né en 1913, il habite le Haut Brezins, dans celle que son grand père, Jean Marguet, né en 1853, a fait bâtir vers 1880. Qu'il soit bien vivement remercié ici pour son accueil et ses souvenirs.

Léon Marguet se souvient ...

Léon Marguet a travaillé comme porteur à la construction de deux maisons en pisé. Ce pouvait être vers 1935 ou 36. On l'avait demandé pour donner un coup de main en remplacement de quelqu'un qui était parti au service militaire. D'habitude, on estimait qu'un porteur doit participer à la construction de toute la maison pour s'habituer à la hauteur et au vide au fur et à mesure que les murs s'élèvent, mais lui n'a pas eu le choix et il a commencé quand les murs étaient à plusieurs mètres du sol.
Au début de la chaîne des travailleurs du pisé, deux hommes, les piocheurs extrayaient la terre, la préparaient et remplissaient les sacs des porteurs. La terre végétale de surface avait été enlevée sur une bonne épaisseur de près d'un mètre. C'était très important, des chantiers ont eu des problèmes de tenue des murs pour n'avoir pas suffisamment creusé avant d'arriver à la terre adéquate. De cette extraction il nous reste souvent un trou à proximité de la maison, l'eau de pluie le remplit, en patois, c'est le "gabo"; autrefois les vaches y buvaient et des carpes y devenaient énormes mais il fallait les faire dégorger plusieurs jours dans l'eau claire du bassin avant de les manger pour atténuer ce qu'on appelait le "goût de vase".

Au bout de la chaîne, à la construction proprement dite du mur, trois charpentiers. Trois charpentiers et pas trois maçons. Les maçons, eux, étaient intervenus avant. Avant que les chênes commencent à mettre leurs feuilles, ils avaient bâti les fondations pour servir d'assise au pisé. On avait creusé pour atteindre un sol bien porteur, bien solide, la glaise dans le Haut Brezins, le gravier dans le Bas Brezins, puis on avait bâti, en pierres liées au mortier. On avait bâti cette base de galets qu'on voit bien sur nos maisons, jusqu'à un mètre environ. Ce soubassement était la seule intervention des maçons dans la construction en pisé.
Revenons aux trois charpentiers et au pisé. Ils plaçaient les banches, ce qu'on appellerait maintenant le coffrage, deux planches de trois mètres de long sur un de haut ; à chaque extrémité entre les deux, pour boucher l'intervalle, une planche de la largeur du mur. Le tout était maintenu ensemble et sur le mur par des serre-joint qu'on vissait fortement pour éviter les fuites de terre. Les trous qu'on voit encore à espacement régulier dans le pisé sont les emplacements de ces serre-joint. Le travail des charpentiers était de tasser la terre, de la piser. Ils se servaient pour ça d'une masse en bois, rectangulaire, emmanchée, le "pison" pour Monsieur Littré, le "pisu" en patois. La masse était perçée d'un trou adaptable aux serre-joint parce qu'elle servait aussi, en quelque sorte de clé pour les bloquer. Les piseurs tapaient en cadence, à la même vitesse, l'un après l'autre, pour s'entraîner mutuellement au travail. C'était une oeuvre de spécialistes, il fallait faire mousser la terre, lui faire rendre son humidité. Et, malheur aux fainéants qui pisaient sans conviction ni entrain, certains prétendent qu'on peut encore actuellement reconnaître la place de leur travail dans les murs.

Entre les piocheurs du bas et les piseurs du haut, les porteurs qui voyageaient entre les deux, entre terre et ciel. Un porteur pour chacun des charpentiers de la banche. Les porteurs remplissent le sac, un sac en jute ; le porteur fait arrêter le chargement quand il estime qu'il a suffisamment de terre. C'est un matériau lourd, certains sacs sont remplis à 100 kilos, il faut avoir l'habitude des sacs de blé au moment de la batteuse pour monter de telles charges. Le porteur grimpe à l'échelle et, arrivé en haut, c'est sur le mur en construction qu'il avance. Suivant où est la banche, il lui faudra parfois marcher sur une bonne partie du tour de la maison ... 50 centimètres de large à 7-8 mètres.... Une planche a été posée entre les deux côtés des angles pour aider à leur franchissement mais, comme on dit, il fallait le faire, d'autant que certains matins, tel ce 1er mai dont Léon Marguet se souvient encore, il a gelé et il a fallu saupoudrer de la cendre sur les planches pour que le pieds ne parte pas. Un échafaudage a été installé contre le mur, à côté de la banche ; le porteur s'y place, face au piseur qu'il approvisionne, il se penche en avant pour présenter le haut du sac à son partenaire qui fait couler la terre entre les banches. Et le porteur repart sur la crête du mur, redescend échelle, reprend sa noria.

Léon Marguet, comme on l'a dit, avait pris le chantier en route et n'avait donc pas eu l'accoutumance progressive à la montée du mur. Pour s'habituer, il est monté la première fois avec un sac vide, puis il a pris de plus en plus de terre dans son sac, jusqu'à environ 80 kilos environ.

En haut, quand la terre pisée atteignait le somment des banches, les serre-joint étaient dévissés, le coffrage démonté, déplacé et remonté pour la suite du mur. A l'intérieur des banches, avant de commencer la terre, on projetait un mortier maigre de chaux et de sable portant le nom suggestif de "merdouille" et destiné à faciliter le démoulage. Ce sont les traces de ce mortier qu'on trouve encore par places, contre nos murs. Le pisé lui même n'était pas crépi, mais laissé nu à la fin de la construction. Du mortier servait également de liant entre deux branchées, il reste bien visible à l'heure actuelle.

Les travailleurs montaient deux hauteurs de banches, c'est à dire deux mètres, sur tout le tour de la maison ; suivant la taille du chantier, il leur fallait pour ça un ou deux jours. Après quoi, la règle impérative était d'attendre une huitaine de jours pour laisser sécher. Et ça tenait. Léon Marguet se rappelle avoir entendu dire une seule fois que des banchées avaient du être recommencées, il avait fait froid et le gel avait fragilisé la terre compactée.

Les poutres des plafonds-planchers étaient posées à mesure de l'avance du chantier, et en plaçant quelques planches par dessus, une chute éventuelle du porteur en aurait été enrayée : chaque chantier était assuré en cas d'accident et les compagnies posaient préalablement leurs conditions de sécurité.
Les sommets des pignons, en pointes arrondies, appelés les "mires" étaient montés avec des demi-banchées qui modelaient la forme. Et quand c'était fini, on sarclait un bouquet dans les jardins ou les buissons et on allait le planter sur un bâton au point le plus haut. Léon Marguet raconte qu'une fois, le poseur de bouquet, un jeune, a même fait l'arbre fourchu ...

Pendant l'hiver précédent, les charpentiers avaient choisi les arbres et préparé les pièces de charpente. Alors, après un dernier séchage, le toit était posé.
Quand le grand-père de Léon Marguet a fait bâtir sa maison, vers 1880, le chef de chantier était payé 1.25 Franc par jour et chacun des autres travailleurs 1 Franc ; ils avaient le repas de midi avec vin sur la table ; le reste de la journée ils buvaient de l'eau.

A vous maintenant, sur les pisés qui n'ont pas été crépis, de lire l'histoire de leur construction : longueur de la banche, liaisons de mortier entre deux banches jointives, restes du mortier maigre projeté à l'intérieur des banches. On peut même parfois voir la liaison entre les piseurs dans la banchée : le pisé, moins travaillé à cet endroit, donc moins résistant, a été plus usé par la pluie.

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Notes

Pour en savoir plus sur le pisé en Dauphiné, cliquez ici ...
     

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