LE MARÉCHAL-FERRANT

Le temps sempiternellement humide et gris de cette fin d’année a incité « Histoires de gens d’ici » à chercher un peu de sec et la lumière d’un feu dans les souvenirs de la forge de Joseph Argoud qui fut maréchal-ferrant à Brézins.

Elle se trouvait au bord de la route de la Côte, c’est actuellement le garage de madame Augustine Gay, entre le café-épicerie Barbagallo et la maison Robert Morel.

Comme les enfants d’autrefois, au retour de l’école, que la forge attirait comme des mouches parce qu’il y avait toujours quelque chose à y voir, à y entendre, à y sentir, arrêtons-nous encore un peu auprès du Père Argoud, en souvenir et en mémoire de tous les forgerons de nos enfances.

L’une de ses filles, Paulette (maintenant Paulette Blanc, de Saint-Siméon), se souvient et nous a fait le plaisir de rédiger ce qui suit.

Paulette Blanc se souvient ….

Les anciens Brezinois se souviennent certainement du « Père Argoud », c’est ainsi que tout le monde à Brézins connaissait le forgeron, maréchal-ferrant. Joseph Argoud s’est installé dans le village en 1923, il y est resté jusqu’en 1955, date de sa disparition.

Dès l’aube, il allumait le feu dans la forge surmonté d’un énorme soufflet qu’il actionnait pour activer les braises afin que le foyer soit prêt dès 6 heures pour que la journée de travail commence. Il chauffait au rouge les pièces à façonner, travaillées ensuite au marteau-pilon électrique, qui résonnait dans tout le quartier. Le métal ayant l’épaisseur et la longueur voulues était ensuite mis en forme sur l’enclume, à grands coups de marteau. Il créait ainsi les fers à chevaux que, plus tard, il achètera à la quincaillerie Boileau de Beaurepaire ou Petit à Saint Etienne de Saint Geoirs. Son épouse transportait sur sa bicyclette les cartouches de clous qu’elle allait chercher chez les fournisseurs, il y en avait 20 à 25 kilos à chaque voyage.

Les fers prêts étaient gardés au chaud pendant qu’il déférait le cheval, nettoyait les sabots à l’intérieur avec le cure-pied, il recoupait la corne avec le rogne-pied 1 sur lequel il tapait avec le marteau. Il râpait, limait cette corne, et appliquait alors le fer rouge bien en place à l’aide du marteau, une forte odeur de corne brûlée se répandait dans l’air, le fer était alors refroidi dans un grand récipient d’eau froide, le ferrage pouvait commencer.

La patte du cheval maintenue solidement grâce à une lanière de cuir, se trouvait relevée vers l’arrière et le fer mis en place, il restait à enfoncer les clous 2 dans les trous préformés, à les recouper à l’aide d’une tenaille ou tricoise et à retourner les extrémités au marteau.

Au moment des fortes chaleurs, quand les mouches proliféraient et piquaient l’animal, pour éviter qu’il bouge, on recourait à un stratagème, une queue de cheval fixée sur un manche en bois permettait de chasser les indésirables

Les vaches, elles, étaient ferrées à l’aide d’un travail 3 ou détrait, elles étaient attachées et soutenues grâce à une ceinture ventrale qui les immobilisait un peu au dessus du sol.

En tant que forgerons, il fabriquait un peu n’importe quel pièce ou outil nécessaires à l’agriculture, les socs de charrue, lames de faux, piochons, bandages des roues de charrette ou de tombereau. Il refaisait aussi les foyers de cuisinière. Plombier, certains jours en hiver, on le sollicitait pour des fontaines gelées. Armé de sa caisse à outils, il partait sur son vélo pour, avec sa lampe à souder, chauffer les canalisations et colmater les fuites avec son fer à souder et son bâton d’étain.

Parlons encore de la façon dont il suppléait le vétérinaire. Il faisait les piqûres, procédait aux accouchements des juments et des vaches. Dans les cas difficiles, il utilisait une vêleuse qu’il avait fait fabriquer par le menuisier Julien Viron. La vache était couchée, l’appareil calé à l’arrière de la bête présentait une face perçée d’une ouverture arrondie au travers de laquelle, dès que les pattes du veau apparaissaient, il fixait une corde qui s’enroulait sur un tourniquet. En tournant lentement et sans à-coups, le veau était tiré à l’extérieur sans souffrir.

Il arrivait, lorsque les prairies étaient nouvelles, que les vaches laissées au parc se gonflent 4 Il fallait agir très vite, on venait chercher le Père Argoud qui, muni de son trocart 5, perçait sans hésitation le cuir et la panse de la vache. Les aliments déjà fermentés jaillissaient, la bête était soulagée aussitôt, mais le Père Argoud était souvent aspergé et rentrait à la maison imprégné de cette puanteur mais heureux d’avoir sauvé une bête.

Depuis du temps, les chevaux de labour ont disparu et avec eux, s’est éteint ce beau métier de maréchal-ferrant. Bien sûr, il en reste quelques uns pour ferrer les chevaux de randonnée, mais le véritable artisan n’est plus indispensable.

----------------------------------

Notes

Pour en savoir plus sur le maréchal-ferrant : http://metiers.free.fr/am/m001_a.html 
ou http://www.1animal.com/magazine_du_cheval/metiers/marechal-ferrant.htm 

1 Les chiens sont friands de ces rognures, les jardiniers actuels peuvent s’en rendre compte quand ils utilisent en fertilisation de la cornaille du commerce.

2
Ces clous étaient de forme particulière, à tête en forme d’entonnoir carré.

3 On peut encore voir ces dispositifs dans certains villages qui ont moins changé que le nôtre. C’était un solide bâti en bois, en pierre ou en fer, plus ou moins pourvu d’accessoires comme un tambour pour tendre une corde ou un pose-patte. Celui du Père Argoud était en fer. Le mot viendrait du latin « trepalium » ou « tripalium » signifiant « instrument de torture ». Voici ce qu’en disait Victor Hugo : « A propos de chevaux, il paraît qu’ils sont forts méchants en Flandre, ou les Flamands fort prudents ; car on ne les ferre, dans tous les villages où j’ai passé, que dans un travail des plus solides non en chêne mais en granit »

4 Gonflement de la panse provoqué par les gaz de fermentation de l’herbe humide. On l’appelle météorisme ou météorisation.

5 Tige métallique pointue coulissant à l’intérieur d’une canule. On l’enfonçait dans le ventre et, la tige retirée, la canule restée en place faisait office de tuyau d’évacuation.

Nota : Les illustrations sont tirées de la banque d'images du moteur de recherhce Google