LA GRANDE GUERRE

Quand on marche dans le sentier qui monte vers le Fort de Vaux, près de Verdun, des arbres le bordent, plutôt que des arbres, du taillis maigre, qui aurait poussé comme à regret. Comme si cette terre malaxée par les obus, asphyxiée par les émanations des explosions, imprégnée des dépôts des gaz de combat et gavée de débris métalliques et humains ne savait plus permettre la pousse des plantes autres que torturées. On voit encore très bien la ligne des tranchées, le serpent des boyaux. Et les derniers entonnoirs laissés par les derniers obus tombés ici, enchevêtrés et denses font douter, qu’en ce lieu, on ait pu survivre.
Une épaisse mousse humide feutre tout et ajoute au mystère poignant de ce qu’elle recouvre. Ces bois vous repoussent et on ne quitterait le sentier pour rien au monde, de peur de déranger du pied une bombe de mortier à ailettes, la croûte noircie d’un vieux cuir ou ce qu’il reste des fragments d’un homme.
Plus de huit décennies après, pas grand chose n’a changé, l’horreur reste constante et on se demande si elle laissera un jour en paix cet endroit que la guerre a empoisonné.

Dans ce numéro d’automne, nous avons voulu associer la Gazette au souvenir que pour la quatre-vingt quatrième fois, on célèbrera le 11 novembre. Comme malheureusement, d’autres nés près de ces années de malheur, Madame Bourget des Marguets, la Mémé, nous quittés cette année. Elle était de 1908, elle se souvenait du jour où on était venu chercher le cheval de ses parents, réquisitionné par la guerre et elle disait comme il avait tourné la tête une dernière fois dans la Vie Lariot, comme s’il avait su où on l’emmenait. Elle se souvenait de cette bête familière qui partait vers l’abattoir à hommes et elle se souvenait aussi des hommes qui en revenaient, les trains de blessés qui passaient en gare de Brézins et qui apportaient à l’hôpital militaire de la Côte, actuellement les Orphelins d’Auteuil, leur chargement de souffrances et de misère.

Il est devenu difficile de trouver des personnes qui ont été témoins directs de ce temps, mais nous remercions très chaleureusement Marie Jacquet (1917), Catherine Laurent (1911) et Léon Marguet (1913) de se souvenir pour nous.

Marie Jacquet se souvient ….

Mon frère était né en 1891, il avait été mobilisé mais je ne sais plus comment ça s’est passé. Sûrement que mes parents attendaient le facteur comme tout le monde. Moi, j’était petite, on ne faisait pas bien attention à ça, à ce moment là, on pensait plutôt à aller s’amuser.

Les gens racontaient qu’un frère d’Albert Bois1 avait été blessé gravement, qu’il avait hurlé toute la nuit sur le champ de bataille et que personne n’avait pu le secourir parce que ça bombardait de partout. Ils ont du le ramener et il doit être enterré ici. Quand un corps était ramené après la guerre, on faisait une cérémonie comme un enterrement.

Il y a eu des restrictions, mais moins qu’à la dernière guerre. On avait des cartes d’alimentation mais je crois même bien qu’elles n’avaient pas servi, on trouvait quand même de quoi acheter. L’électricité arrivait jusqu’à l’hôtel Pupat2, on ne l’avait pas dans le Bas. Le pétrole manquait et on n’avait pas de bougies non plus, alors on avait ce qu’on appelait des choulels, mais je ne sais pas le vrai nom, c’était un petit réservoir avec une branche, dedans il y avait un petit peu d’huile avec une mèche, on s’éclairait avec ça mais on n’y voyait pas trop clair. Comme on faisait un peu des colzas, on avait de l’huile.

Avant la guerre, on ne cultivait pas, mais pendant la guerre on faisait des légumes sur le petit terrain qu’on avait et un peu de blé. On avait un cheval, alors …

On allait sur les vogues avec mon père, il vendait des bonbons mais en 14, les vogues s’étaient arrêtées comme pour la dernière guerre.

Un nommé Joseph Gerbollet, qui était le père d’Yvonne Charoud et de Denise Chevallier avait eu la main très abîmée par un canon qui avait éclaté et des officiers étaient venus à Brézins pour le décorer. La cérémonie s’était passée dans un pré du Haut Brézins et toute la population avait assisté.

Le jour où la guerre s’est arrêtée, quand on est sorti de l’école3, les ouvrières de l’usine4 étaient sur le pont du Rival, elles chantaient et elles étaient venues nous rejoindre à la sortie de l’école et on était toutes parties en bande faire le tour du pays pour annoncer la fin de la guerre. De voir passer tout ce monde dans les chemins, les gens sortaient pour voir ce que c’était.

Quand on a inauguré le monument aux morts, tous les enfants des écoles y étaient allés.

Catherine Laurent se souvient ….

Pour l’armistice, j’avais 7 ans ? Ce jour là, j’étais à l’école. L’école était dans le bâtiment où il y a eu l’épicerie qui a fermé il y a quelques années, pas loin du monument aux morts. La grande classe était là, à la place de l’épicerie, et la petite était de l’autre côté. On est tous sorti en bande, on est monté jusqu’au Bessey en courant, en se promenant, toute l’école avec les instituteurs et les institutrices. C’était une manifestation de contentement, forcément, surtout qu’à cette époque, avec l’école, on n’allait pas faire des promenades souvent. Moi, j’étais donc du Bas et je ne connaissais pas bien le Haut. Ce jour là les cloches ont sonné.

Plus tard, on a fait des défilés, on allait au monuments aux morts, au cimetière, on portait tous des bouquets et il y avait une grande messe avec les pompiers et les anciens combattants.

Léon Marguet se souvient ….

Mon père était de 1885 mais il n’a pas été mobilisé parce qu’il avait deux hernies. Il a été affecté dans l’auxiliaire au Camp de Chambaran ? Des fois il rentrait le soir en vélo.

J’ai entendu dire qu’il y a eu une inondation pendant la guerre de 14, le Rival débordait souvent à ce moment là. La place de maintenant, c’était un jardin, il y avait un mur ne pisé de deux mètres de haut, le jardin était en contrebas et ils ont percé deux trous dans le mur pour faire passer l’eau. C’est un prisonnier allemand qui les avait faits, il avait dit que si on le tenait avec une corde, il le ferait.

Il y a eu beaucoup de blessés, des estropiés, un nommé Vial qui habitait dans cette rue a eu une jambe coupée complètement, jusqu’à la hanche, il a continué à faire son travail de paysan comme il pouvait avec une jambe de bois.

Je me souviens, quand le monument aux morts s’est fait. Là où il est, c’était le jardin de l’école, l’école était dans le bâtiment où on fait les réunions du Club maintenant. Comme j’étais du Haut Brézins, je n’allais pas aux cérémonies du 11 novembre. Je connaissais Saint-Pierre, Saint-Etienne, Saint-Siméon, mais le Bas Brézins, on n’y allait pas.

Au cimetière de Brézins, dans l’allée à gauche de l’entrée, une tombe porte la mention « Mort aux Eparges le 4 avril 1915 à 28 ans ». Quand on est sur la crête des Eparges pour laquelle sont morts des milliers de compagnons de misère, Français, Allemands, de ce jeune Brezinois, le sentier est bordé d'énormes trous en entonnoir ; ce sont les cratères des mines que chacun des deux camps faisait exploser sous les lignes ennemies pour tenter de gagner quelques mètres. Chacun de ces trous pourrait contenir plusieurs de nos vieilles maisons de pisé.

Sur le monument aux morts de Brézins, 41 noms. Nés dans nos vieilles maisons de pisé, ils les avaient quittées pour aller mourir à l’âge d’aimer, aux Eparges ou ailleurs, loin d’ici. 

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Notes

Pour en savoir plus sur la guerre de 1914/1918 :
http://education.france5.fr/guerre14_18/ ou http://www.grande-guerre.org (celui le plus complet)

1 Albert Bois, mort en 1986, père de Babert Bois, décédé en 1994, tous deux bien connus des brezinois.-

2 Hôtel Pellerin actuellement -

3 Marie Jacquet allait à l’école du Bas Brézins comme Catherine Laurent - 4 Il y avait une usine de soierie à ce moment là.

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