LES DÉBUTS DU TERRAIN D'AVIATION

Pour nous qui vivons ici maintenant, l’aéroport de Saint Etienne fait partie du paysage, le long désert de la piste et la brosse de l’herbe rase semblent avoir toujours été là. En fait, cette surface plate et normalisée a recouvert ou plutôt remplacé la diversité des terres, de prés et de vignes qui ont nourri et fait vivre des générations de Brezinois. Un ancien a bien voulu nous raconter. Quand l’histoire a commencé, il avait 16 ans mais l’émotion avait été vive à l’époque, on en parlait beaucoup dans les maisons et un adolescent d’alors, dans un milieu paysan, était très profondément partie prenante de ce qui se passait et touchait le patrimoine. De plus il a une bonne mémoire et des souvenirs très clairs.
Il a préféré garder l’anonymat et c’est tout à fait possible dans cette rubrique de la Gazette. Toutefois nous le regrettons beaucoup pour vous parce que le blanc de sa vigne, bien frais par ces temps de grosse chaleur, mérite le détour. A la votre …

Un ancien se souvient ….

Le lieu s’appelait d’abord « la Galoche » et « En Bièvre ».

J’ai d’abord un très vague souvenir, celui d’un petit avion qui s’était posé le long du chemin de fer. On était allé le voir avec mon père, à l’époque les avions étaient une curiosité, on allait voir … C’était un petit monoplace, il devait être en difficulté. Je ne me rappelle pas bien, mais il me semble que c’est de là qu’on a commencé à entendre dire qu’il faudrait un camp d’aviation. On ne disait pas un aérodrome mais un camp.

En 1937, des rumeurs ont commencé à circuler à propose de la création d’un camp. Aucun paysan ne voulait y croire, particulièrement ceux de la Vie de Lariot, des Caillères et du Marguet qui possédaient leurs terres dans ce secteur et qui les cultivaient parfois encore avec leurs vaches. Il y avait beaucoup de vignes, ceux du Marguet avaient toutes leurs vignes où est maintenant la bergerie 1

La plaine n ‘était pas comme elle est maintenant, elle était très boisée, il y avait des noyers, des châtaigniers, les terrains étaient bordés de buissons, des haies qui avaient poussé sur les pierriers, c’est à dire les centaines de mètres cubes de pierres ramassées par nos ancêtres pour dégager leurs champs et entassées en limite 2. C’était des montagnes de pierres, je ne sais pas comment ils avaient fait pour toutes les ramasser. Je me rappelle, les vieux disaient que jamais on ne pourrait arracher ces haies, que jamais il ne se ferait quelque chose là.

C’était aussi, traditionnellement, le jour de l’ouverture de la chasse, un grand rassemblement avec buvette à l’emplacement de la bergerie. C’était un lieu où les communes de Brézins, Saint Etienne et Saint Hilaire étaient limitrophes, une grosse pierre de près d’un mètre de haut marquait cette limite, on l’appelait la Pierre Bieune 3. Le père Frédéric Gatel, de la laiterie, qui était plutôt corpulent, faisait sa chasse assis sur la Pierre Bieune en attendant que le gibier passe à sa portée….

Début 38, sans avertissement préalable, sans indemnité, ces petits paysans ont vu piétiner et arpenter leurs récoltes et leurs vignes par des géomètres des Ponts et Chaussées et des bénévoles qui mesuraient, plantaient des jalons et traçaient des plans. Je me souviens qu’on avait une vigne et ils passaient et traversaient partout sans autorisation. J’étais jeune mais je m’en souviens bien, j’ai tout enregistré, les gens étaient tellement affectés ….

Il n’y a pas eu expropriation, le coin a été presque accaparé, il n’y a pas eu de discussions, personne ne s’est défendu, les gens ont été exploités. Mon père disait qu’ils faisaient des promesses. C’était des promesses de vente par lesquelles les propriétaires étaient obligés de passer. Maintenant on discute le prix, on est d’accord, pas d’accord, mais à cette époque, les gens n’avaient pas d’arguments pour se défendre. Il y a eu beaucoup d’animosité parce que ce camp d’aviation qui se préparait allait être le camp de saint Etienne et il était fait en grande partie sur des terres prises à des Brezinois. Plusieurs petits paysans ont été traumatisés, après signature de vente pour un prix dérisoire, ils n’ont été payés qu’en 1945 4 Plusieurs étaient morts entre temps !

Je n’ai jamais pu bien savoir le fond, qui a créé ce camp, si c’était l’Etat ou le Département. Mais ce terrain d’aviation dans une région qui était cultivée, boisée …personne ne voulait y croire.

Les cailloux des pierriers ont d’abord été utilisés pour construire une voie de circulation sur les deux côtés du terrain.

Courant 38, le travail s’est vitre accéléré avec Caterpillar et niveleuse, ensuite deux locomobiles sont venues. Elles étaient du même genre que celles qui faisaient tourner les batteuses mais je ne sais pas si elles étaient à vapeur. Dessous, elles avaient un treuil, un câble qui s’enroulait sur une grosse poulie. Elles étaient placées à 400/500 mètres l’une de l’autre. Il restait des racines, des restes de pierriers et les locomobiles ont labouré le terrain avec une charrue bascule qui faisait peut être bien 5 ou 6 mètres de long, avec un soc énorme qui labourait très bas. La charrue était tirée dans un sens par le treuil d’une locomobile, quand le câble était tout enroulé, on arrêtait, on basculait la charrue et elle repartait dans l’autre sens, tirée doucement par le treuil de l’autre loco, en labourant avec l’autre soc. Et quand elle arrivait à l’autre locomobile, vice-versa.

Le terrain a ensuite été nivelé, roulé et ensemencé en herbe.

Fin 39 5, arrivée d’un détachement de l’Air, construction de baraquements, aménagement du camp et enfouissement en plusieurs points d’énormes citernes pour stockage d’essence. Arrivée de plusieurs avions, Potez 540 (ci-contre), Potez 63 et chasseurs Simoun (ci-cdessus) 6 qui sont dispersés aux alentours du terrain et camouflés avec des branchages.

Au printemps 40, invasion ; les Allemands arrivent depuis Lyon. Grande panique au camp et départs en catastrophe ; quelques avions décollent et on met le feu aux autres. Je le sais bien parce qu’on avait encore un terrain en bordure du camp, il était bordé de noyers et ils avaient amené un Potez 63 sous ces noyers pour le cacher un peu. Dans la panique du départ, ils y ont mis le feu, peut-être qu’il n’avait pas voulu démarrer. Les aviateurs y avaient mis leurs valises, mais ça a tout brûlé.

A ce moment-là, le camp brûle en partie.

Et les Allemands arrivent, il se pose un petit monoplace. Je me souviens qu’il est passé 3 ou 4 Allemands dans la rue, ils cherchaient du beurre, ils sont arrivés à se faire comprendre. Ils n’étaient pas méchants 7. On les a envoyé à la laiterie Gatel qui existait à l’époque, à côté d’où est le docteur maintenant 8

Voici donc un témoignage sur un événement qui a modifié profondément les propriétés, le paysage et la vie de Brézins. Un événement porteur donc de tensions, de passions, de douleurs et de drames intimes. « Histoires de gens d’ici » ne prétend pas faire œuvre d’historien et atteindre à l’objectivité. Elle se contente de donner la parole, de permettre à des souvenirs de se dire. Les souvenirs sont forcément liés au ressenti que le témoin a eu des faits qu’il rapporte, ils sont un reflet de sa façon d’avoir vu les choses. Il serait donc très intéressant que d’autres qui ont un autre point de vue ou qui pourraient apporter des précisions nous contactent.

Suite à cet article, Paul Burlet nous a écrit :

"Sur le camp d'aviation, j'ai en effet toujours entendu dire que l'indemnisation avait été modeste. Certains cultivateurs ayant la majorité de leurs terres situées dans cette partie de la plaine n'ont certainement pas fait une bonne affaire. Lorsqu'au nord, vous arriviez à la taillis de Drevet 9, vous découvriez une autre plaine avec de nombreux buissons protégeant du gel des vignes et si vous poursuiviez vers le sud, vous arriviez au chemin de Saint Etienne 10 (ancienne voie romaine paraît-il) et près de ce chemin, un grand champ de mon oncle, bordé de mûriers se terminant par une vigne en limite du territoire du nouveau camp. En 1938, j'avais 13 ans et depuis 5 ans, je gardais le troupeau de mon oncle Léon Burlet (une dizaine de vaches et un taureau). Le gardiennage était facile, mon chien étant extraordinaire, ce qui fait que grimpé sur le dernier murier, je voyais tous ces engins, jamais rencontrés jusqu'alors, en action. Le plus extraordinaire était le dispositif de défonçage du sol, chaque aller-retour de l'immense charrue s'offrant l'extraction, par positionnement forcé du soc sous les racines, avec une facilité stupéfiante ? Et cet aller-retour étant provoqué par la fixation d'un cable à un treuil horizontal, mû à l'aller par une locomotive à vapeur et par une autre locomotive au retour. Un très vieux chataîgnier a résisté, l'entreprise l'a fait sauter à l'explosif.

Et la surface dégagée, de très grands réservoirs enterrés, des hangars édifiés, les avions sont arrivés et la polka des acrobaties s'est répétée pendant des jours et des jours, notamment les bruyantes chandelles et les plus encore bruyants plongeons vers le sol.

Et en 1940, un dimanche de Juin, les Allemands sont arrivés. Les avions et la troupe étaient partis. Les réservoirs, les avions en réparation avaient été détruits par incendie volontaire provoqué par les Français avant leur repli. Ne restait que l'extraordinaire souvenir sonore qui nous avait berçé pendant quelques mois. Des Potez 63 (ci-dessus) en étaient souvent à l'origine."

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Notes

1 Actuel centre de parachutage.

2 Paysage de bocage.

3 En patois, une bieune est une limite entre deux propriétés.

4 Il faut dire qu’entre 1939 et 1945, le monde avait été quelque peu secoué … ce qui n’enlève pas au préjudice de ces cultivateurs

5 La France était alors en guerre contre l’Allemagne depuis le 3 septembre 1939, l’hiver de 39/40 étant marqué par une guerre de position peu active, sur les frontières.

6 Le Potez 540 et le Simoun étaient des avions de type ancien, démodés en 1939. Par contre, les Potez de type 63, construits en série depuis 1938, étaient des chasseurs, bombardiers et avions de reconnaissance modernes et relativement efficaces.

7 C’était encore l’époque où l’armée allemande placardait dans les territoires fraîchement conquis, l’affiche "Populations abandonnées, faites confiance au soldat allemand"

8 Les Allemands ne resteront que quelques jours dans notre région après l’armistice du 22 juin 1940. Nous serons ensuite en zone non occupé&e jusqu’en novembre 1942 où arriveront les italiens qui seront remplacés, début septembre 43, par les Allemands.

9 Georges Drevet était un instituteur mutilé de 14/18. Il était propriétaire de "cette" taillis (bois d'acacias) encore située au nord de l'aéroport, près de la bergerie des parachutistes. Beaucoup de ces bois ont disparu lors de la création du camp.

10 Chemin de Saint Etienne de Saint Geoirs à la Côte Saint André coupé par le camp. Près de La Côte, il en reste une partie appelée Chemin de Lemps

Nota : Les illustrations sont issues de la banque d'images du moteur de recherche Google