LA CRESSONNIÈRE


Le printemps a donné à la Gazette envie d’en savoir plus su l’ancienne cressonnière de Brézins en allant rendre visite à Madame Laurent qui vit sur les lieux, juste à côté de l’entrée de l’usine Fresenius Vial au fond d’un jardin tranquille qui sent le vieux temps.


Catherine Laurent se souvient….


C’est au siècle dernier 1 mais je ne sais pas la date, que le grand-père de mon mari, Victor-Eloi Laurent, a mis en route cette cressonnière. Ensuite, mon beau-père Edward a continué, puis mon mari Alexandre, qui était né en 1906.

A l’origine la cressonnière n’était pas ici mais dans le Sagnat 2 au bord du chemin qui remonte au Martinet depuis l’emplacement du silo qui vient d’être démoli 3. C’est la présence de l’eau qui les avait décidés à commencer cette culture à cet endroit ; mais il y avait alors peu de chose, quelques fossés, c’est tout. En creusant, ils ont découvert un aqueduc qui avait été construit au temps des Romains. Un homme pouvait s’y tenir debout, mais il avait besoin d’être curé, c’est ce qu’ils ont fait en perçant des regards tous les 10/12 mètres. Ensuite, ils ont donc utilisé l’aqueduc pour amener l’eau et creusé les fossés ici : c’était déjà la maison Laurent, ils avaient le terrain et ça facilitait les choses 4

Moi, je suis arrivée ici en 1934, quand nous nous sommes mariés. La cressonnière occupait alors depuis ici jusqu’au Rival, le trop plein de l’eau traversait la rivière dans une grosse conduite, passait vers la gare et servait à irriguer une terre qu’on avait, à Pré Zalot, tout en arrosant plusieurs propriétés en cours de route. Moi, je n’y travaillais pas, simplement, je vendais du cresson aux gens qui passaient en prendre à la maison.

Les plants étaient faits ici, les graines du cresson de fontaine sont toutes petites, fines, imperceptibles, on les semait sur terrain très humide, il fallait faire venir l’eau petit à petit, petit à petit pour qu’elle n’entraîne pas tout : avec un système de planchettes qu’on ouvrait peu à peu, on faisait venir l’eau, en réglant comme on voulait. Les dernières années on ne faisait même plus les plants, on allait à Saint Barthélemy de Beaurepaire, il y a des cressonnières, on achetait une corbeille de cresson et on le repiquait en l’alignant. Ce sont des boutures, même sans racines, ça reprend bien.

Je me souviens qu’il y avait quatre employés, des gens de Brézins. Une fois par an, au printemps, ils arrachaient tout. Il fallait curer les fossés, les gratter, enlever les mauvaises herbes, faire venir l’eau tout doucement dans les fossés quand c’était le moment de repiquer les jeunes plants. Petit à petit, on voyait le cresson qui poussait, qui poussait. En hiver, on faisait monter l’eau et tout recouvrir, cette eau courante ne gelait pas, elle sortait à 12° et protégeait le cresson.

Il fallait tenir les fossés propres, arracher une herbe fine qui poussait, poussait et aurait tout étouffé. Et il y avait les altises 5 un insecte qui aurait mangé toutes les feuilles, alors on saupoudrait avec un insecticide.

Le travail était tout manuel, il n’y avait pas de machines. Des planches étaient posés en travers des fossés, et les employés se mettaient à genoux dessus pour travailler. En guise de genouillères, ils s’attachaient des planches avec un coussin. C’était un travail difficile, pénible, toujours à genoux, toujours dans l’eau … Une sorte de cabine avait été construite, et on faisait dessous tout ce qui pouvait se faire à l’abri.

Le cresson coupé, on le rinçait soigneusement, puis les bottes étaient liées avec de l’osier. On allait en acheter de gros paquets dans la région de Virieu-sur-Bourbre. On en coupait des petites longueurs puis on refendait et on amincissait au couteau pour que les liens soient bien souples.

Pour expédier, on installait les bottes de cresson dans des corbeilles en osier, en rond, la feuille à l’intérieur et la tige coupée contre le bord de la corbeille. On chargeait les corbeilles pleines dans une bascarette 6 et on les emportait à la gare, à cette époque, il y avait le train.

On avait un client à Montpellier, un marchand de primeurs qui revendait sur les marchés. On expédiait aussi à Grenoble mais là, c’était le car qui prenait nos corbeilles.

Mon mari est décédé en 1969, il n’avait plus que quelques fossés, c’était devenu trop pénible, plus de personnel et à sa mort, la cressonnière s’est arrêtée.

Jusqu’à ces dernières années, on a encore eu un peu de cresson pour nous, qu’on ne ressemait pas, qui repoussait tout seul dans l’herbe, mais il est venu du faux cresson, des grandes tiges qui étouffent et enveloppent tout, qui font tout disparaître.


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Notes


1 Au 19è siècle, bien sûr.


2 Suivant les régions, Sagnat, Sagne, Sogne, du latin sania, indique un lieu humide.


3 Donc entre la D519, St Etienne-Beaurepaire et la route du haut, D 130 St Etienne-St Siméon


4 Cette eau passe actuellement sous la plaque métallique, au bord de la route, un peu au delà de l’angle de la propriété de Madame Laurent. Une partie du débit a été vendue à l’usine.


5 Les jardiniers connaissent bien et redoutent cette sorte de minuscule char d’assaut à ressort dont il est difficile de se débarrasser et qui s’attaque aux radis, choux, navets et autres crucifères comme le cresson.


6 Joli nom pour une sorte de voiture à cheval.


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