DE LA GUÉRILLA À LA GUERRE

Rien à voir entre un maquis de 1943 et un maquis d'après le débarquement du 6 juin 1944 ! D'un petit nombre disposant de peu d'armement, la proximité des combats, faisant passer la guérilla dans la guerre, amène le commandement à renforcer ses effectifs et à les doter de moyens conséquents. Les parachutages s'intensifiant, nous voyons arriver beaucoup d'explosifs (en particulier du plastic), des fusils anglais à chargeurs, des mitraillettes Thomson, des fusils mitrailleurs à étuis courbes, des mitrailleuses avec chargeurs à bande, des bazookas et surtout des munitions en grandes quantités. Ces forces et armements permettent d'engager de vrais combats où, bien sûr, nous n'avons pas la prétention de gagner contre des canons et des chars, mais où, au moins, nous pouvons harceler pendant 15 à 20 minutes avant de nous replier.

Les 15 et 16 Août 1944, les Alliés débarquent en Provence. Les troupes ennemies commencent à évacuer Grenoble et l'ordre est donnée de les intercepter sur l'axe Grenoble-Lyon.

Notre groupe (ci-contre, notre brassard et ci-dessous, notre écusson) reçoit pour mission de tendre une embuscade au col du Banchet. A l'aube du 18 Août 58 arrivés sur place, nous prenons position aux emplacements indiqués, au pied d'un coteau boisé, à environ 150 mètres de la route. Fusils-mitrailleurs et mitrailleuses sont installés. L'attente longue, oppressante commence. Après deux heures de "suspense", un bruit de moteur qui va s'amplifiant. Chacun prend sa place. Il est convenu d'attaquer les derniers camions. Le convoi roule, on n'en voit pas la fin. Il y a là au moins quarante véhicules de transport et d’accompagnement. Soudain des coups de feu. Le convoi s'arrête, les allemands sautent dans les fossés.

Pierre Tuaillon manque à l'appel !

Revolvers, fusils, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses entrent simultanément en action et tirent sans répit. L'ennemi riposte. Les branches de châtaigniers, coupées par les balles, tombent sur nous. Les Allemands mettent en action un canon automatique. Déjà vingt minutes que dure l'accrochage. Plusieurs camions du convoi sont réduits à l’état d’épaves, un camion citerne est dévoré par les flammes. Me redressant pour ajuster un tir je reçois une balle explosive qui me déchiquète la jambe gauche. Une seconde plus tôt, je l'aurais reçue en plein ventre ! Je saigne abondamment. Je décide de me replier par la forêt. Près d’un kilomètre et demi à travers bois avec une jambe qui devient de plus en plus folle et qui, le choc passé, commence à me faire réellement souffrir. Le combat continue à faire rage, l’ennemi arrosant copieusement les bois dans lesquels se trouve notre groupe. Je débouche enfin sur la crête, près du cimetière du Mottier où est stationné un de nos camions avec son chauffeur. Je tire ma jambe gauche plus que je ne marche. Le bruit de la bataille s’atténue, mes camarades commençant à décrocher. Avec le chauffeur, nous prenons le camion, et par les chemins du côteau, nous nous dirigeons vers Saint Siméon de Bressieux, lieu prévu de regroupement. En début d’après midi, nous retrouvons le reste de nos camarades, récupérés après un repli de plusieurs kilomètres en forêt. Malheureusement il manque à l’appel un du S.O.G, Pierre Tuaillon, tué d’une balle dans le cou.

Plusieurs jours s'écoulent et ma blessure me fait de plus en plus mal. Le Commandant Mariotte, qui a fait six années de médecine, passe me voir, constate (sans nul doute, l'odeur a t-elle grandement facilité son diagnostic !) que la gangrène gagne du terrain et juge urgent d'opérer. Seulement, si les américains approchent, les allemands, eux, sont toujours là. Il est donc décidé de former un commando ayant pour objectif d'occuper une salle d'opération et grâce à un chirurgien de notre connaissance, le Docteur Gondrand, de m'opérer.

A tombée de nuit, bien armés, nous cernons l'hôpital de Tullins et envahissons la salle d'opération. Deux camarades me portent, deux autres nous encadrent. Arrivés dans le bloc, le Docteur Gondrand et deux infirmières apparaissent tout en discutant de la meilleure façon de m'endormir. A vrai dire, il n'y a pas grand choix et c'est l'éther qui est finalement retenu.
" Bon alors voilà ! - commence à me dire le chirurgien - je vais essayer de sauver la jambe. Seulement la gangrène est importante et je ne dispose que de quelques sulfamides. Je vais aussi essayer de conserver la fonctionnalité de cette jambe en respectant les nerfs, les muscles et les tendons afin que vous puissiez marcher sans boiter. Mais, là, je ne promets rien. "
Durant cette explication, ô combien enthousiasmante (!) pour le patient, le chirurgien en titre de l'hôpital, nommé par Vichy, entre bruyamment dans le bloc opératoire et exige que nous sortions. " Cet hôpital n'est pas là pour soigner les terroristes ! " crie t-il, hors de lui. Le Docteur Gondrand tente de l'apaiser mais rien n'y fait. Les hommes m'accompagnant décident de mettre fin à l'altercation. Ils arrêtent l'individu, le conduisent, sous bonne garde, dans son bureau où ils arrivent à le "convaincre" de rester, tout en le rendant "sensible" aux conséquences qu'il encourrait s'il parle à qui que ce soit de ma présence ! Après l'opération, le commando qui m'a amené repart rejoindre sa base et le docteur me confie à la garde des sœurs qui gèrent l'établissement.

Garde rapprochée du Général de Gaulle !

Le 24 ou 25 Août, les chars américains venant de Rives et se dirigeant vers l'Isère, libèrent Tullins. C’est une liesse indescriptible. Y compris pour les sœurs de l’hôpital dont une, plus gourmande que les autres, n’hésite pas, robe noire et cornette bien en place, à grimper le long des grilles pour saisir au vol les plaquettes de chocolat que jettent, par dizaines, les soldats américains juchés sur les chars. Quelques jours plus tard, le Docteur Gondrand arrachant la longue bande de sparadrap qui recouvre ma blessure constate qu'il a réussi son opération, que la gangrène est éradiquée et que je peux rentrer chez moi.

Je n’y suis pas arrivé depuis une heure que Paul Porchey me rend visite " Tu viens, on prend le car, nous allons rejoindre le Bataillon du Chambaran à Lyon ! "

Rendus sur place, nous sommes d’abord logés dans une chambre d’étudiant, puis le Commandant Mariotte (ci-contre), obtient
pour notre groupe la réquisition de la propriété Rasurel, le célèbre fabricant de vêtements 59
Lorsque nous prenons possession des lieux, nous trouvons dans une pièce un coffre
fort ouvert dont le contenu est pour le moins surprenant. A côté d’une collection "d’yeux de rechange" rappelant que l’ancien propriétaire était borgne, nous découvrons toute une série de photos témoignant de ses goûts pour le moins spéciaux. Nous avons devant nous des clichés montrant des jeunes femmes nues, à quatre pattes, fesses et visages fixant l’objectif.
Sans doute, y avait-il, avant notre arrivée plusieurs jeux de ces photos, car nous ne tardons pas à voir circuler dans Lyon des camions portant sur leurs flancs, des agrandissements de celles-ci. A t-on seulement chercher à savoir si ces femmes étaient consentantes ou, au contraire, forcées, avant de les livrer ainsi à la vindicte populaire ? S’est-on inquiété des conséquences qu’un tel étalage pouvait avoir sur leur familles ou leurs proches ! Je ne le pense pas et cet exemple montre combien par delà la légitime joie de la Libération, il y a pu avoir des dérapages injustifiés et injustifiables dont le temps prouvera qu’ils ont souvent été le cas de personnes cherchant, à travers un activisme "épurateur" à faire oublier leur "indifférence" avérée ou suspecte antérieure

Le 14 Septembre, le Général de Gaulle est à Lyon et nous sommes désignés pour être sa "garde rapprochée" lorsqu’il prononce son discours sur le balcon de l’Hôtel de Ville. A l'issue de celui-ci, il décore plusieurs des Chambaran dont le
Commandant Mariotte, Marie-Jeanne, Jean Valois, Roger Perdriaux et le fanion du Bataillon (ci-dessous. Dans l'attente de l'arrivée du général de Gaulle sur les marches de l'Hôtel de Ville de Lyon).
Dans la foulée, les "Chambaran" sont intégrés au Bataillon de Marche n°4 de la 1ère Division Française Libre 60 (BM4 de la 1ère DFL) et ordre nous est donné de rejoindre la prestigieuse unité. Comme nous n'avons pas de véhicules, nous en réquisitionnons. Je prends place sur le siège passager avant (afin de pouvoir étendre ma jambe blessée) d'une 11 CV et nous voilà partis. Après une halte à Fontaine en Bourgogne, nous arrivons à Lure, près de Besançon où nous nous assurons un campement de fortune sous une pluie diluvienne tout en improvisant notre ravitaillement. Bien qu'incorporés à l'armée régulière, nous ne sommes pas encore armés ou habillés par celle-ci 61 et il n'est pas un jour où ne mesurons la différence de traitement entre "confrères". Je garderai jusqu'à la fin en souvenir, cette impossibilité d'avoir des vêtements secs ou même de laver les nôtres, tant la météo se montrait peu clémente alors que nous avions, à deux pas de nous, des camions américains transformés en laverie ambulantes et disposant de dizaines de machines à laver ! 62

Ma blessure s'est rouverte et recommence à suppurer. Le médecin militaire me renvoie à l'arrière pour me faire soigner et c'est Paul Porchey qui me ramène à Brézins le 9 octobre 1944. Févier 1945, "bon pour la réforme", je suis définitivement démobilisé et achève ainsi la deuxième phase de ma présence dans la Résistance.

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Notes

58 La description du raid du Banchet est pour partie "empruntée" au livre de Pierre Deveaux "L’ombre et la lumière" Op. Cit.

59 Son entreprise avait collaboré avec l’occupant en équipant, notamment, l’Afrika Korps

60 La 1ère DFL , première unité formée après l'appel du 18 Juin 1940 a été, durant deux ans, la seule unité" française engagée aux côtés des Alliés. Sous le commandement du Général Koenig, elle s'est illustrée en Syrie, Lybie (à Bir Hacheim) puis en Tunisie et en Italie avant d'arriver en France à l'occasion du débarquement de Provence sous le commandement du Général Brosset.

61 Cela changera progressivement à compter de mi-octobre 1944

62 La marque de ces machines était "Bendix" et c'est sans doute pour cela que ma première machine à laver sera de cette marque quelques années plus tard !