FEMMES DE L'OMBRE

La guerre de 14/18 par l'étendue de la mobilisation (8.000.000 d'appelés) a conduit les femmes à remplacer les hommes dans les champs comme dans les usines. Et les 1.300.000 morts les ont poussées, la guerre finie, à garder des responsabilités.
La guerre de 40 a mobilisé également environ 8.000.000 d'hommes et si les pertes sont moindres (116.000 tués), ce sont les prisonniers (1.850.000) qui vont obliger les femmes, une fois encore, à suppléer à une absence qui va durer près de 5 ans.
Un "remplacement" non exempt de grandes difficultés car si, en 1940, la France est plus industrialisée qu'en 1918, la campagne a, de façon générale, conservé le même peuplement et les fermes les mêmes équipements utilisant la puissance animale comme moyen principal de traction. Cette géographie socio-économique a permis, à bon nombre, de subsister en offrant ses services dans une ferme où, souvent, se trouve un couple d'une cinquantaine d'années dont le mari, ancien de 14/18, est plus ou moins éclopé, et qui aide une jeune femme, la fille ou la belle fille, au mari prisonnier et en charge de deux ou trois jeunes enfants. Et entre l'accueil de "l'ancien" et le renfort que nous apportons, c'est sans difficulté que dans l'errance de 1942 et 1943 les maquisards peuvent se fondre dans le paysage par petits groupes et se maintenir dans la clandestinité.

Les femmes remplacent l'absent et s'engagent !

C'est probablement cette implication de la France profonde dans la Résistance qui va amener des femmes à ne pas se contenter de remplacer l'absent mais, aussi, à s'engager. Pour certaines, cette participation consiste à nous offrir la cache pour faire la halte, nous nourrir, émettre des messages ou cacher des armes. Ainsi les fermes Sauze (Brion), Veujoz (Saint Siméon de Bressieux) ou Rocher (Chambaran) vont-elles faire partie de nos étapes régulières.
D'autres entrent dans des réseaux et sont, telles Simone Sauze ou Lilly Fagot, d'irremplaçables agents de liaison.
Enfin, quelques unes, telles Ariel ou Marie Jeanne, font partie de groupes-francs, équipées et armées comme les hommes, prenant les mêmes risques et assurant les mêmes responsabilités. En général, la guerre finie, ces femmes sont revenues dans leur foyer et ont repris discrètement leurs anciennes activités. Pour leur rendre hommage, je voudrais rappeler le souvenir de deux d'entre elles, compagnons de nos heures sombres.

A l'époque, le problème, pour circuler en auto est de disposer d'un "Ausweiss", c'est à dire d'une autorisation de circuler dans une zone limitée et, parfois, à certaines heures ou jours seulement 53 Un "sauf-conduit" délivré par la Préfecture ou les autorités d'occupation et qui est accordé, généralement avec un droit à s'approvisionner en essence, aux particuliers comme aux entreprises assurant un travail prioritaire ou du transport de ravitaillement. C'est ainsi que les camions de carrière de Martial Marion tout comme les autocars et les camions Huillier ont souvent servi à nos déplacements.

C'est donc, tout naturellement, que Paul Porchey oriente, vers sa sœur, Yvonne Gatel 53-1, ce qu'on appelle aujourd'hui sa logistique. Cette veuve de 45 ans, dirige une laiterie et une petite porcherie disposant d'une Citroën 11 CV et d'une camionnette munies, sur leur pare-brise, de ces précieux documents. Dire combien de missions ces véhicules ont assuré est difficile mais je suis tenté de dire que, pendant deux ans, il n'est pas un jour où nous n'ayons pas fait appel à eux et à leurs chauffeurs dont Pierre, le fils de la maison, qui devait nous rejoindre au Chambaran, et Camille Baratier, ancien de 14/18 et salarié de la laiterie. Bien entendu ce trafic a attiré l'attention et entraîné des visites de gendarmerie comme, deux ou trois fois, de policiers en civil. Mais l'habileté de cette femme, son autorité, sa présence d'esprit lui ont toujours permis, avec sa fille Éliane, de surmonter les difficultés. Et jusqu'à la Libération cette base logistique a pu être utilisée y compris le jour où arrivant avec des blessés, dont un moribond, la fameuse camionnette bâchée conduite par Camille nous a tiré d'une grande difficulté 54 Cette femme qui nous a tant aidé, qui a pris tant de risques est décédée sans jamais avoir reçu, en dehors de notre fidèle reconnaissance, les décoration ou honneurs que son action aurait amplement mérités.

Une émule de Jeanne Hachette avec nous !

Dès 1940, Paulette Jacquier, jeune 55 femme idéaliste, mystique et poète 56 n'a qu'une idée en tête, résister. En 1941, à Grenoble, elle rencontre "Jean-Marie" et se met à son service. Les actions de propagande ou de liaisons se succèdent. En 1942, elle crée une sixaine à La Frette, trouve des armes et commence aussitôt à multiplier les coups de mains contre l'occupant et ses collaborateurs, tout en transmettant à Londres les mouvements des troupes ennemies comme l'inventaire de leurs installations 57 Sa bravoure commence à être légendaire, tout comme son nom de couverture "Marie-Jeanne" en probable "hommage" à son premier contact dans cette vie aventureuse. Très vite, elle devient une cible prioritaire de l'ennemi. La milice réussit à l'identifier, la dénonce aux allemands et en mai 1944, la Gestapo cerne la ferme de son père. Par sécurité, elle est hébergée chez une voisine et arrive à s'échapper. Ce "jeu du chat et de la souris" va encore durer presque deux mois quand, à la mi-juillet 44, venant en aide à un groupe de résistants, elle est cernée et arrêtée par un groupe de P.P.F. Ce dernier la remet à la Feld Gendarmerie de Bourgoin. Malgré un interrogatoire "musclé", ses tortionnaires nazis et français ne sont pas sûrs d'avoir mis la main sur "la" Marie-Jeanne. Craignant de ne pouvoir se taire plus longtemps, elle décide de s'évader et en, pleine nuit, à l'aide d'une corde improvisée, elle se laisse glisser de la fenêtre de la pièce dans laquelle on l'a enfermée. La réception au sol se passe mal et c'est avec une cheville blessée qu'elle parvient à rejoindre une maison amie avant d'être prise en charge par la filière d'Yvonne Gatel qui la rapatrie au Chambaran. En représailles, les allemands, furieux, incendient quatre fermes de la Frette et fusillent deux otages dont son père, ancien de 14/18.
Marie-Jeanne va rester avec nous jusqu'à la fin de la guerre et c'est dans un Lyon libéré que, le 14 septembre 1944, le Général de Gaulle lui remet  (ci-contre) la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur avec citation à l'ordre de l'Armée : " Nature d'élite, d'une modestie rare, d'une énergie indomptable et d'un courage exceptionnel a été, par son rayonnement et son exemple, un des flambeaux de la Résistance du Dauphiné. Émule de Jeanne Hachette, est digne que son nom reste dans les mémoires comme celui d'une des plus pures et des plus vaillantes filles de France… "
Cette femme qui ne cessa pas, dès 1940, de s'engager, qui n'hésita jamais à accepter toutes les missions qui lui étaient confiées, eut la douleur de perdre après ses parents, son mari. Et, malgré l'amitié que nous n'avons jamais cessé de lui témoigner, c'est comme harassée par tant d'efforts et de peines qu'elle décida d'en finir avec la vie il y a quelques années.

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Notes

53 In "La vie quotidienne des Résistants" d'Henri Noguères -Editions Hachette 1984

53-1 Yvonne Gatel, tout comme Paul Porchey, devraient, au titre de la mémoire de l’époque de la Résistance, laisser leurs noms à un site de Brézins. Qui en prendra l’initiative ?

54 Voir Chapitre précédent

55 Elle a à peine plus de 20 ans quand elle commence à s'engager en résistance.

56 Après la Libération, certains de ses poèmes ont été publiés et André Frossard en parla avec chaleur dans Le Figaro.

57 C'est déguisée en infirmière qu'elle pénètre sur un terrain d'aviation allemand pour en relever les installations de D.C.A, les dépôts d'essence et de munitions. In "l'Ombre et la Lumière" de Pierre Deveaux Op. Cit