ARRESTATION ET FRAYEUR

Comme en écho à ”Voiron”, je voudrais évoquer une autre histoire.
17 juin 1944. Nous connaissons, par ailleurs, un autre personnage qui recrute pour la Milice dans le secteur. Son sens de la manipulation, ses discours teintés d'intellectualisme séduisent plus d'un jeune qui, du fait de leur modeste condition, sont honorés qu'un "Monsieur" vienne à eux. Et de fil en aiguille, il les amène tout doucement, sans
brusquerie apparente à s'engager dans la Milice.
Avec succès, car si le "recrutement" dans les villages alentours est un échec constant, dans ce bourg chef lieu, il va y en avoir jusqu'à sept. En quelque sorte, un "collègue" de Jourdan. L'ordre nous est donné de le faire comparaître devant un Tribunal Militaire pour qu'il soit jugé. Par hasard, nous le croisons. Nous l'arrêtons et le fouillons de façon classique (aisselle, ceinture, mollets). Nous le faisons monter à côté du chauffeur. L'un d'entre nous, Raymond Page, se met face à lui, assis sur le garde boue du véhicule, une arme pointée à un mètre de la tête du prisonnier. Pas de pare brise entre les deux hommes 49 Je suis debout, sur le marchepied, à la gauche de Jean Pécheur, le chauffeur (ci-contre. Reconstitution des faits après la Libération. La croix = Paul Burlet). A l'arrière, dans la benne de la camionnette, deux camarades. Nous roulons lentement car le "gazo" marche mal. Le prisonnier nous insulte et gesticule.

J'ai fait mon devoir, je suis content !

Soudain deux coups de feu suivis d'une rafale. Les premiers sont tirés par le prisonnier qui a profité d'un moment d'inattention de son gardien pour récupérer un 6,35 caché le long de son bras. La seconde par celui qui le garde. Le prisonnier est tué mais la rafale, perçant la benne, perfore aussi la cuisse d'un de nos camarades. Page (ci-contre), s'il a riposté, a reçu en plein ventre, les deux balles. Quant à Pécheur, en voulant dévier le tir dans sa direction et dans la mienne en repoussant le bras du prisonnier et en mettant le sien (gauche) dans le champs de tir du gardien il a son bras haché par la rafale. Je réussis tant bien que mal à stopper la voiture. Le blessé à la cuisse n’est que légèrement touché. Je pose un garrot (la bretelle de ma mitraillette) pour arrêter le sang qui coule abondamment du bras de Pécheur, blanc comme un linge. Page, sans une plainte, réussit à descendre seul de la voiture et à s'allonger sur la route. Je constate qu'il a le ventre qui enfle. Il a une hémorragie interne et je ne sais que faire pour le soulager. Ses yeux sont grand ouverts et il murmure " J'ai fait mon devoir, je suis content … "

Pécheur étant bien incapable de le remettre en marche, nous abandonnons le "gazo" avec le corps du collaborateur de la Milice. J'allonge tout le monde et positionnés dans le fossé, nous nous mettons à attendre le passage d'une voiture. La première qui se présente est celle de la Poste. Nous la stoppons, effectuons le transfert et nous faisons conduire à une maison amie. De là, nous nous réfugions dans une camionnette bâchée conduite par Camille Barratier 50, qui nous ramène au camp. Page, sans un mot, meurt durant le voyage et nous chargeons un prêtre du voisinage de lui faire des obsèques auxquelles, en l'absence de sa famille, les habitants du village de Chassenay vont assister en grand nombre. Puis, de nuit, grâce à un chirurgien ami, Pécheur, est opéré mais y perd un bras 51 Dénoncé par un habitant de la ville où nous avons arrêté notre prisonnier, je vais faire l'objet d'un second mandat d'arrêt prononcé, cette fois là, par le Tribunal de Vienne.

Cet épisode ne serait, malgré l'issue dramatique pour un de nos compagnons, qu'un fait divers comme il y en eut tant d'autres à la même époque. Il s'est mal terminé mais il n'a pour autant rien d'héroïque. Et si naturellement, en mémoire de Raymond Page et Jean Pécheur, j'avais l'intention d'en parler, sans doute ne m'y serais-je pas autant étendu si je n'avais lu, il y a quelques temps, un livre sur l'histoire de la commune où nous avons arrêté notre "Jourdan bis". Un essai dit "historique" écrit par un ancien pharmacien du lieu qui a évoqué cet épisode de la même façon que la Cour Martiale de la Milice avait traité celle de Voiron. Avec un héros, le recruteur de miliciens, et des voyous, nous ! Le pire est que cet “historien” n'habitait pas dans la région au moment des faits et que son récit sommaire, non étayé par le plus petit témoignage, n'est que la copie irresponsable de la presse collaborationniste de 1944.

Après des actions pouvant inciter les forces de l'ordre à monter une opération d'envergure contre nous et la population environnante, le chef de secteur décide de la dispersion. Dans ce cas, chacun d'entre nous, rejoint une de ses caches. J'en ai plusieurs de natures différentes. S'il s'agit d'une simple étape nocturne, je rejoins la ferme isolée de mon oncle Léon et de la tante Nore, ou bien je vais dans l'appartement de fonction d'Édouard Rozand, Adjudant de Gendarmerie du Grand Lemps, dont le fils était un de "mes" internes.

Fausses identités et corvées de patates !

S'il me faut "disparaître" pendant plusieurs jours, il y a la maison reculée et l'appartement discret de l'oncle Julien et de la tante Emma où leur fils de quatre ans, Gilbert, participe avec un grand sérieux, au secret de ma présence. Enfin, s'il devient nécessaire que je "change d'air" pendant deux à trois semaines, j'ai la possibilité, munis de fausses pièces d'identité 52 aux noms de Paul Bret (ci dessous à droite) ou Pétrus Blanchard, (ci-contre) de m'intégrer au personnel familial d'un petit hôtel-restaurant dans un pays où je ne suis pas connu. Cet établissement situé à La Buisse est tenu par des amis de mes parents, Monsieur et Madame Bois. Lorsque j'arrive, je m'isole à la cuisine et prends en charge mes deux spécialités : faire la vaisselle et réaliser des gratins dauphinois. Ma soirée finit après avoir lavé un monceau d'assiettes et, surtout, une dizaine de plats en terre dans lesquels s'incrustent des restes de gratin, puis par le nettoyage général de la cuisine. Quant à la journée, elle débute par la corvée des pluches. Pendant une heure et demie, assis sur une chaise basse, je pèle 25 kg de pommes de terre, quantité requise pour nourrir la trentaine d'ouvriers fréquentant quotidiennement la table d'hôte. Pendant ce temps, en face de moi, une grand mère, pour gagner quelques sous et un repas, raccommode inlassablement du linge pour les occupants des quelques chambres attenantes. Une activité indispensable car la pénurie de linge oblige à de multiples reprises.

Un jour de Juin 1944, après l'épisode décrit dans le chapitre précédent, je suis au "vert" à la Buisse. Vers 10 heures, la grand mère et moi sommes tous deux dans la cuisine, elle cousant, moi pelant, lorsqu'un brouhaha se produit dans la salle de restaurant et qu'un milicien en grande tenue pénètre
dans la cuisine. Il se précipite sur ma voisine et l'embrasse.

" Que fais tu là ? Que fais tu là ? " murmure la pauvre grand mère, prête à défaillir.
- On est venu me proposer - répond le milicien - de sortir de prison si je
m'engageais dans la milice. Alors j'ai accepté et je fais partie d'un commando qui monte en mission en Chartreuse. "

L'homme est le fils de la dame et il avait été condamné, je crois, pour
meurtre à plusieurs années de prison. Ayant vu sa mère, il rejoint ses collègues dans le restaurant où ils font grand bruit, réclamant à Madame Bois du champagne. Cette dernière, appréciant la situation et souhaitant qu'ils partent rapidement, vient dans la cuisine, constate que je continue tranquillement ma pluche, et demande à son mari, qui est à la cave, de lui monter, rapidement, les deux dernières bouteilles de champagne. La cave débouchant dans la cuisine, Monsieur Bois, une bouteille dans chaque main, apparaît. Il a fait vite et il souffle. Il ne comprend pas la demande de sa femme car lui, l'ancien de 14/18, grand mutilé, ces deux bouteilles il les gardait pour fêter le débarquement ou la Libération. Sa femme lui fait signe de se hâter vers le restaurant. Il entre, voit ces 15 à 20 miliciens en tenue qu'il exècre, brailler et réclamer leur champagne.
Il reste interdit, tourne la tête de gauche à droite pour se demander s'il ne rêve pas et subitement, d'un seul geste, lâche à terre les deux bouteilles qui explosent. Et il reste debout face aux miliciens qui se sont tus. Geste involontaire ? Acte intentionnel ? La question se lit dans les yeux des convives indésirables qui regardent fixement et alternativement Monsieur Bois et les bouteilles cassées. Moment où le temps suspendu est palpable et qui est heureusement rompu par le fils de la grand mère entraînant les autres vers leurs véhicules. Le calme revenu, une frayeur rétrospective d'importance m'envahit et pendant quelques jours je me réfugie dans la montagne dans la crainte d'un retour des miliciens. Puis je suis revenu reprendre mes occupations… pluches, gratins, vaisselle ….

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Notes

49 Nous l'avons enlevé afin de pouvoir installer sans problème un fusil mitrailleur lorsque nous partons en action.

50 Que de transports discrets cette camionnette n'a t-elle pas faits avec son chauffeur à l'air de chien battu, qui, à chaque contrôle de police, gardait un sang froid difficilement imaginable, pendant qu'à l'arrière, cachés par des sacs, nous retenions notre souffle, prêts à tirer.

51 Il devait, par la suite, revenir parmi nous, être capturé au cours d'une mission et fusillé avec trois de ses camarades à Beaurepaire le 5 Août 1944

52 Documents remis par Paul Porchey "Gatel" et obtenus grâce au réseau Police de Résistance de Grenoble