DROIT, MORALE : DE QUEL COTÉ ?

L'épouvantable, nous l'avons tous connu. Et parce que souvent commis avec la participation active de français, nous avons tous eu l'occasion de mesurer que si nous en étions quotidiennement confrontés aux effets, nous n'ignorions pas que cela provenait de la cause embrassée par Vichy. Pétain, par son adhésion à la politique de collaboration, avait créé un climat d'opposition entre français qui ne pouvait que conduire à la guerre civile. Une guerre à laquelle nous n’étions pas "naturellement préparés", même si l’autre nous avait progressivement appris à repousser les limites de l’irréel.

Face à l’ennemi allemand, nous avions une mission, celle de retrouver notre liberté confisquée. Parce que c’était lui qui avait déclaré la guerre, lui qui occupait notre pays, affamait, arrêtait, torturait, déportait, tuait la population, la méfiance à son encontre était automatique, génétique faudrait-il dire. Aucune circonstance atténuante ne lui était “votée” et nous ressentions rarement d’états d’âme dans nos opérations.
Par contre, face à l’ennemi de l’intérieur, des collaborateurs aux miliciens, la langue est la même, tout comme les racines ou, parfois, l’histoire antérieure 40 et cette défiance ne va pas de soi. Souvent ce n’est qu’après avoir connu l’incertitude du doute qu’elle s’installe s’accompagnant d’un fort sentiment de trahison qui rend alors très ténue la frontière entre la juste sanction et le dérapage soulevant immédiatement une interrogation morale. Le pire étant alors lorsque les deux s’interpénètrent si étroitement qu’on ne sait plus si l’une excuse, ou accuse, l’autre. Tout n’est alors qu’une question de circonstances que seul le temps peut, objectivement, mettre en relief. L’immédiat, et ceux qui ont le pouvoir de le gérer, se contentant des faits bruts pour en cultiver des conséquences émotionnelles qui peuvent leur être favorables, mais qui ne sont alors qu'un alibi pour exercer en toute impunité, leur propre vengeance.

Un homme à abattre et l'erreur commise !

Pour mieux illustrer ce propos, je crois que l’affaire dite “de Voiron” 41 peut avoir valeur de référence.
Le 22 Mars 1944, Ernest Jourdan, un des chefs de la Milice de cette ville, participe à l’assassinat d’un résistant, Paul Vallier, personnage mythique s'il en fut pour tout Résistant de la région de Grenoble Le 14 Avril, la BBC annonce sa condamnation à mort. De ce fait, Jourdan est devenu, pour la Résistance du secteur, "l’homme à abattre". C’est dans
ce contexte que Jean Colonna (ci-contre) et Édouard Girard, avec deux autres camarades, tous étudiants de l'École Nationale Professionnelle (la "NAT") de Voiron, passent à l’action le 20 Avril. Le combat est de courte durée et d'une grande confusion. Jourdan est abattu ainsi que quatre membres de sa famille (dont une petite fille) et deux gardes du corps.

Naturellement, c’est la mort de l’enfant, une innocente, qui est mise en avant pour vilipender la "couardise" des "terroristes". L’enquête va s’orienter rapidement vers la “NAT” sur laquelle Pétain, le 24 Avril, à l’occasion de son 88ième anniversaire, énonce ce jugement péremptoire " Cette école, il faudrait la brûler et la considérer comme maudite ! "
Cette déclaration du Chef de l’État ne fait qu’encourager les miliciens à redoubler dans la terreur.

Le 26, l’école est cernée. Le piège se referme. Les brutalités se succèdent, n’épargnant personne. Au final, vingt élèves (dont Colonna et Girard) sont arrêtés et emmenés au siège de la Milice, à Grenoble. Le 3 Mai, Colonna, Girard et Paul Jarriand sont transférés à la prison St Paul de Lyon où ils retrouvent Paul Durand, maître d'Internat. Tous vont subir de longs et éprouvants interrogatoires.

" ….voici la voiture cellulaire 42 d'où descendent votre fils et ses trois compagnons. La Cour Martiale entre dans la salle du jugement et on amène devant elle les quatre enfants. L'un d'eux 43 est aussitôt renvoyé pour être jugé par la Section Spéciale du Tribunal d'État. Aux trois autres on lit la sentence 44 (la mort). Ils sont effondrés mais courageux. Un inspecteur leur dit que je suis à leur disposition. Votre fils et Colonna demandent à me voir. Colonna vient le premier, me voici seul avec lui. Il pleure et se confesse très loyalement, nous causons de sa famille. Il me demande s'il pourra manger car ils ont bien faim. ….(puis) Édouard (Girard) est introduit auprès de moi. Il tombe à genoux et, lui aussi, se met à pleurer abondamment. Il se confesse avec beaucoup de délicatesse et je lui donne l'absolution ….Alors il me parle de son Papa, de son frère, de sa tante. Je note en tremblant d'émotion votre adresse et ses dernières paroles
" …Pauvre Papa ! Pourvu qu'il ne soit pas suicidé ! Il faut qu'il vive pour mon frère. Dites lui que je dois 180 francs à Rocel de 4ème année et 2 paquets de cigarettes à Murat de 4ème année aussi. Qu'il les leur rende ! "
Je le reconduis alors vers ses camarades qui écrivent leur dernière lettre. Il écrit, lui aussi, malgré ses larmes… Quand il a fini, il me regarde et tout à coup, il me dit : " Vous marchez beaucoup Monsieur l'Aumônier ? "
Étonné, je lui réponds " Oui "
- Je voudrais vous faire plaisir, j'ai des souliers très solides, vous les prendrez, ils vous serviront "
Je lui dits de ne pas s'inquiéter de l'avenir.
… "

Dans l'après midi, tous leurs autres camarades, sont amenés sur le lieu de l'exécution. "… On nous 45 fait placer derrière les pelotons d'exécution … Jean Colonna et Paul Durand qui fument leur dernière cigarette, sont méconnaissables. Édouard Girard (ci-contre) nous lance un regard que je n'oublierai jamais. La tête meurtrie et boursouflée, ils conservent tous trois un calme parfait. On les attache avec une fine cordelette au poteau, dos aux pelotons comme les traîtres et les espions … Quand 46 ils sont attachés, je les embrasse une dernière fois … Les hommes 47 les mettent en joue …Une détonation formidable qui se répercute entre les murailles ….Durand n'est pas tombé sur le coup et laisse échapper un cri. Aussitôt, l'officier du peloton …donne le coup de grâce ….48 "

Bien entendu, la propagande clame que “justice a été rendue” à l’encontre d’assassins d’enfants. Cette affaire a fait grand bruit dans le monde de la Résistance. Tant il était évident que la condamnation à mort de Colonna, Girard et Durand aurait été, mort d'enfant ou pas, de toute manière prononcée à titre de représailles par une justice aux ordres d'un État qui, précisément, encourageait l'existence d'hommes comme Jourdan. Un État qui ne levait pas le plus petit doigt pour dénoncer les exactions commises en toute impunité par ces hommes.

Une réhabilitation justifiée !

Le 2 mars 1945, la Chambre des Révisions de la Cour d'Appel de Lyon va heureusement casser l'Arrêt de la Cour Martiale.
Elle déclare "Morts pour la France" les trois fusillés tout en spécifiant dans ses attendus que " La mise à mort de Jourdan et de ses acolytes, bien connus pour leur activité anti-française, fut un acte de Résistance ….la mort de l'entourage de Jourdan se justifie en quelque mesure pour la sécurité ...au surplus, les Résistants faisaient la guerre pour répondre aux actes de terreur de l'ennemi ...les circonstances exceptionnelles de lutte qui mettaient aux prises les miliciens anti-français coutumiers des actes les plus féroces vis à vis des patriotes, légitiment les faits reprochés. "

Aujourd’hui encore, lors de nos Assemblées annuelles dans l’Isère, je continue à évoquer "Voiron" car je ne peux m’empêcher de penser que j’aurais pu être un Colonna, un Girard ou un Durand. Je suis convaincu que quiconque n’a pas été confronté à une situation imprévue, dont l’intensité dramatique croît hors de tout contrôle, ne peut se mettre à la place de ces jeunes gens inexpérimentés et comprendre leur geste. Un geste qu’ils ont payé au delà de toute expression. De plus, me souvenant combien dans le civil ou dans le maquis, nous étions encadrés (spécialement à partir de 1943), je ne peux pas imaginer que l'affaire Jourdan n'ait pas été pensée, réfléchie et décidée par un niveau bien supérieur à celui des élèves de l'ENP. C'est pourquoi, Girard, Colonna et Durand furent et restent des nôtres, et il faut d’autant moins les oublier que jamais personne ne s’est levé pour dire " C’est moi qui ai commandé cette action !" Un aveu qui sans excuser l’inexcusable (même au péril de sa vie et sauf à ressembler à ceux que nous combattions, on ne tue pas un enfant !) aurait conduit l’Histoire à "lisser" l’erreur fondamentale commise.

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Notes

40 Voir note 6 Chapitre " Rupture profonde"

41 "L'affaire" de Voiron est ici traitée dans ses grandes lignes. Pour en savoir plus, lire la remarquable enquête chronologique publié dans "Le Guide Mémorial du Vercors Résistant" Op. Cit.

42 & 46 Courrier de l'aumônier de la prison adressé à Monsieur Girard père et publiée pour la première fois dans l'Écho de la Bièvre et des Chambarands en Novembre 1945

43 Jarriand, en raison de son âge (17 ans) sera d'abord emprisonné puis déporté à Dachau 44 En Janvier 1944 sont créées deux Cours Martiales de la Milice. Une à Paris et l'autre à Lyon. Ces "tribunaux" ne sont qu'un simulacre de justice. Les arrêts de mort sont non motivés, rédigés à l'avance. Les prévenus y comparaissent non pour se défendre (il n'y a pas d'avocat) mais pour simplement entendre la sentence à laquelle ils sont condamnés.

45 & 47 Témoignage d'André Achard in "Guide Mémorial du Vercors" OpCit

48 Colonna a 19 ans, Girard 18 et Durand 26