FATALITÉ, MÉPRISE, HORREUR

Décembre 1943. Nous sommes un dimanche et il n'arrête pas de neiger. Finissant une garde dans les Grands Goulets où il fait très froid, nous remontons au camps situé au dessus de Saint Martin en Vercors. Deux nouveaux, très fatigués nous accompagnent. Péniblement ils nous suivent. Le sol est glissant et la pente raide. Arrivés à destination, nous les présentons aux camarades et ils nous montrent leurs trésors : des friandises, dont du chocolat que nous partageons, et un splendide revolver 7,65 plat. Et là, sans saisir la manœuvre, un réflexe raidit un doigt sur la détente, un coup part et l'un des deux arrivants loge une balle en plein front de son camarade de route. Nous allons chercher le prêtre au village voisin qui, tout essoufflé d'une montée pénible dans la nuit, ne peut dire avec nous qu'une prière, car le malheureux qui avait fait une longue route (il venait de Paris) pour nous rejoindre était mort sur le coup.

Janvier 1944, un parachutage d'armes doit avoir lieu aux Vachottes, à 3 kilomètres environ de Brézins. La sixaine38 du village, emmené par mon oncle Léon, Désiré Morel et André Doucet se rend sur les lieux afin de baliser le terrain. Quelques minutes avant le rendez-vous prévus, ils allument les feux (trois en triangle) qui vont permettre à l'avion d'effectuer son largage de matériel avec le plus de précision. Un ronronnement lointain se fait entendre, puis s'amplifie de plus en plus. L'avion est là, presque à l'heure. Il fait un premier passage de repérage puis, au second, largue sa
cargaison. Trois petits points apparaissent dans le ciel et grossissent de plus en plus. Ce sont les containers surmontés de leurs parachutes. Pour une fois, l’absence de vent les fait atterrir là où ils sont attendus. Aussitôt, les armes, explosifs et munitions sont évacués dans des caches où d’autres se chargeront, plus tard, de leur distribution. Quant aux containers, ils sont jetés au fond d'un puits de plaine voisin suffisamment profond avant d'être recouverts de caillasses. Mission accomplie, tout le monde rentre chez lui.

Dès le lendemain, la rumeur fait état du parachutage de la veille et que "Burlet" y est pour quelque chose. Bien entendu, ce "on-dit" devient bientôt, au fil des bouches et oreilles, une "véritable" information arrivant jusqu'à la Milice puis la Gestapo. Lesquels ne cherchent pas midi à quatorze heure, consultent leurs fichiers, y trouvent trace d'un Burlet (moi), se disent "tel fils, tel père" et lancent un mandat d'arrêt contre mon père. Prévenu, il parvient à s'échapper juste avant l'arrivée de la Gestapo. Celle-ci, faute de trouver "son" coupable, va se "venger" en pillant la maison et en terrorisant, toute la nuit ma mère, ma grand-mère de 82 ans et des amis en visite. Mon ami Raymond Page, de passage dans la région pour une mission et souhaitant saluer mes parents, va rester, la nuit entière, tapi dans les végétaux bordant le Rival, à surveiller la scène, prêt à utiliser son arme si les évènements tournaient vraiment mal. Il ne quitte son poste qu'à l'aube quand les "visiteurs" se décident enfin à partir. Quant à mon père, il va se cacher quelques temps dans une ferme voisine où, pour gagner sa vie, il coupe des tonnes de bois. Puis il nous rejoint. Compte tenu de son "grand âge" (il a 43 ans) mais surtout de sa "compétence", il va être, avec son ami Chevallier (Résistance Fer) et un jeune mitron de l’orphelinat de la Côte Saint André 38-1 affecté à la préparation de nos repas (ci-dessus, de gauche à droite, Chevallier, le jeune mitron et mon père). Ma mère et ma sœur vont, désormais, rester seules jusqu'à la Libération, confectionnant colis sur colis pour nous approvisionner, pendant l'hiver et le printemps 1944 et, surtout, vivant constamment dans la crainte qu'il nous arrive quelque chose. Un détail concernant cette peur : lorsque j'ai quitté la maison, ma mère avait les cheveux couleur châtain. Un an après (ci-contre), lorsque je vais la retrouver, la couleur a viré au blanc le plus neigeux !

Le "youkoulili" de mon ami Gadon !

Mars 1944. Voilà Gadon. Il a une trogne comme un parler de titi parisien. De taille modeste, il paraît frêle alors qu'en réalité il est solide. Sa bonne humeur est constante, il a toujours une histoire à raconter et, à défaut, une chanson aux lèvres.
Souvent nous montons la garde ensemble ou faisons le service en campagne, la route ou les corvées de conserve. Pendant les trajets, nos pas sont rythmés par ces airs à la mode qu'il fredonne, dont l'un aux paroles exotiques évocatrices d'îles, de plages et de sable, "Ukulele" (qu'il prononce "youkoulili"), a sa préférence. Sans doute est-ce ainsi qu'il s'évade de notre médiocre quotidien où des difficultés de tous genres occultent souvent l'avenir, rêvant d'une terre où, dans le combat, il y aurait un avant et un arrière et où il pourrait sortir de cette guerre de siège.

Alors que j'ai été envoyé en mission par Geyer près de Porchey "Gatel", pourvoyeur d'approvisionnement pour le Vercors, Gadon est dépêché auprès du PC de Descours, chef suprême du Vercors au lieu dit La Matrassière. Il n'y est pas sitôt arrivé que, suite à un renseignement obtenu contre de l'argent, les lieux sont attaqués par l'ennemi. Mon malheureux ami va être capturé par les miliciens et les allemands. Bousculé, frappé, c'est finalement les mains liés dans le dos avec du fil de fer et vivant que ses bourreaux vont le jeter dans une meule de foin en feu ! Toute ma vie j'entendrai chanter le "youkoulili" par Gadon, dont je découvrirai, bien plus tard 39 qu’il s’appelait, en réalité, André Couderc

Fin Mai 1944. Nous apprenons qu'un bal doit être organisé dans l'après midi à Saint Siméon de Bressieux, et que des jeunes de Brézins doivent y participer. Pensant que l'époque se prête mal à de telles réjouissances, nous décidons, par réaction, de les intercepter sur le trajet, de réquisitionner leurs vélos et de les forcer ainsi à rentrer chez eux à pieds. Après quelques minutes de recherches, nous tombons sur un groupe de quatre jeunes filles. Nous les arrêtons, déterminés à mettre en œuvre notre projet. Seulement voilà, il y a parmi elles des visages connus dont une jolie “roussette” maniant les mots comme des couperets et me promettant les pires sévices si quelqu'un s'avise de prendre son vélo. Finalement le calme revient. On veut bien croire qu'en fait de bal, il s'agit d'une réunion amicale. Et tout le monde repart.
Pourquoi rappeler une histoire aussi anodine ? D'une part, parce qu'elle me paraît illustrative du décalage de vie qui existait entre "ceux du maquis" et la population en général qui essayait, jour après jour, de se convaincre que la vie continuait envers et contre tout. D'autre part, parce que j'aurais l'occasion de reparler de cette rousse vindicative.

"Bombardé" spécialiste en explosifs !

Juin 1944, je suis affecté au maquis de Chambaran. Dès mon arrivée, je suis “bombardé” spécialiste en …. explosifs ! Pourquoi une telle spécialisation dévolue à quelqu’un dont les seuls contacts avec ces “engins”  (ci-contre, mon carnet de "stock") ont été, en dehors du pétard de cavalerie m’ayant valu mon arrivée au maquis, que ceux du 14 Juillet ! D’autant que les évènements de l’époque ne peuvent laisser imaginer une longue période de formation ! Mais, nous sommes dans une période où beaucoup de “pourquoi” trouvent leur explication par un simple “pourquoi pas ?” Et puis, l’expérience venue, je pense que pour s’occuper d’explosifs, il faut, avant tout être rationnel, patient et faire les choses dans l’ordre comme lorsque l’on résout un problème. Or, j’étais bon en mathématiques et, sans doute, fut-ce là ce qui motiva mes supérieurs à me délivrer une sorte de “brevet de qualification”. Après quelques explications d’anciens, le reste vint naturellement par ce canal que constitue la peur maîtrisée. Peur du danger pour soi, bien sûr mais peur aussi de mettre en péril la vie de ses camarades par un mauvais branchement ou allumage.
A de nombreuses reprises, sur la base de renseignements transmis par “Résistance FER” nous avons pour mission de faire sauter des trains de marchandises. Il arrive que les voies soient gardées par des «requis», toujours par groupe de deux, l’un portant le fusil de chasse, l’autre les cartouches. Il nous faut alors les capturer et, comme nombre d’entre eux ne nous sont pas hostiles, les ligoter afin de les protéger, autant que faire se peut, des conséquences de notre action. Puis, largement couverts par des camarades en embuscade aux points stratégiques, à quatre ou cinq, nous plaçons les charges reliées par un cordon électrique. Repli général, mise à feu, une dizaine d'explosions, un grand bruit, beaucoup de pierres en l'air et, au final, la rupture alternée des rails de gauche et de droite qui va provoquer le déraillement et amener la locomotive à se coucher. Si ces opérations ont pour but essentiel de désorganiser et de restreindre l’usage des voies ferrées par l’ennemi, elles nous ont parfois permis de récupérer des
conserves, du sucre ou des foudres de vin portugais dont la population du secteur fera le plus grand profit en juillet-août 1944.

Malgré le sérieux et la tension qui dominaient notre travail, celui-ci n’a pas été exempt de moments que je qualifierais d’humoristiques. Deux souvenirs.
Un jour, une dame nous demande de déplacer de quelques centaines de mètres le lieu de nos exploits. Devant nos mines interrogatives, elle nous explique que son bébé vient enfin de s'endormir et que "mettant des dents", il avait le sommeil plus que léger ! Bien sûr, nous sommes allés plus loin …

Cet autre jour, nous avons choisi un site coupé par une route. En pleins préparatifs, nous voyons arriver un rouleau compresseur dont le chauffeur, devinant ce que nous faisons, n’a qu’une hâte, s’éloigner de nous ! Mais là où d’autres auraient laisser leur engin en plan pour s’enfuir à toutes jambes, lui ne cherche, toute chaudière crachante, qu’à atteindre une improbable accélération ! Et c’est à une vitesse de tortue, le corps tendu comme un lièvre sur le départ, que nous le voyons passer devant nous.
Naturellement, nous avons attendu ….

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Notes

38 Une "sixaine" (prononcez "sizaine") est une petite unité de six résistants. Il y en a généralement une par village,mais, parfois plusieurs. Chacune ayant alors un rôle bien déterminé (réception de parachutage, filière d’évasion vers les maquis, transmission de courriers ou messages, action de sabotage ...)

38-1 A l’orphelinat de la Côte, les 600 enfants se répartissaient en deux catégories. D’un côté, ceux qui avaient encore un père ou une mère mais dont les revenus de ces derniers ne permettaient pas de subvenir à leurs besoins. De l’autre, la grande majorité, ceux qui n’avaient plus ni l’un, ni l’autre. Soit parce que leurs parents étaient décédés, soit parce qu’ils avaient été abandonnés, soit parce qu’ils étaient pupilles de la Nation (cas où le parent était mort lors de la guerre de 14/18). L’avenir de ces enfants était aléatoire. Certains suivaient une scolarité. Une quarantaine (sur 600) était dans ce cas dont Gabriel Brussiaud, co-fondateur du SOG. Puis, il y avait ceux, comme le “mitron”, à qui il était “permis” d’apprendre un métier. Enfin, la plus grande partie n’avait d’autre espoir que de terminer comme valet dans les fermes alentours où en échange d’un travail quotidien pénible, on leur donnait gîte et couverts. Quels étaient les critères faisant qu’un enfant entrait dans telle ou telle catégorie ? Je ne peux répondre.Le “mitron”, pupille de la Nation, sera tué lors des combats de la Libération. En mémoire de son courage et pour qu’il trouve dans l’éternité autre chose que l’anonymat, Paul “Gatel” Porchey, le fera inhumer dans son caveau familial.

39 A la lecture du livre, « Guide Mémorial du Vercors Résistant » Op Cit