SENTENCE EXÉCUTÉE

La seconde guerre mondiale a généré deux mots dans nos dictionnaires. Celui de “Résistance”, nom propre dérivé du nom commun de même orthographe, et celui de “Résistant”, ancien adjectif hissé au rang de nom commun et désignant exclusivement une personne issue du "nom propre". Deux créations qui n’ont été, ni plus ni moins, que l’intégration, et surtout, la reconnaissance d’un langage devenu courant et soulignant que la perception attachée au vocabulaire antérieur ne pouvait plus illustrer les force, volonté et sacrifice attachés à ces nouveaux vocables.
Quoi de commun, en effet, entre ne pas céder à la tentation, un plat principal ou l’aptitude d’un matériau sous des effets contraires et cette volonté, confinant souvent à l’obsession, que la liberté de sa terre, de ses pensées ou actions est inaliénable et peut impliquer une "peine" maximale : le don de sa vie ?

Ces deux mots, ces deux mots seuls expriment l’étroite corrélation, l’indissoluble attachement entre pensée et sanction. Entrer dans la Résistance, devenir un résistant, quel qu’en soit le motif originel (conception intellectuelle chez les plus anciens, enthousiasme de l’âge, mandat d’arrêt, "délit" de religion, ou refus du STO chez les plus jeunes) impliquait l’acceptation d’une seule alternative : gagner ou mourir. Et si, beaucoup d’entre nous ne se rendaient pas nécessairement compte de la seconde possibilité au moment de l’engagement, la réalité se chargeait très rapidement de mettre les pendules à l’heure ! Pas question de descendre en marche, de faire machine arrière. L’adversaire, et plus particulièrement quand celui-ci était français comme nous, démontrant qu’il n’entendait pas "jouer" ! Aussi, rares, très très rares ont été ceux qui ne sont pas allés jusqu’au bout. Et si nous, les survivants, sommes, depuis plus de cinquante ans, l’objet d’honneurs, décorations ou sollicitations en tous genres, nous savons bien ce que nous devons à tous ceux qui n’ont pas eu notre chance. C’est grâce à eux, à leur courage au combat, à leur mutisme protecteur sous les pires sévices et tortures qu’ils nous est permis aujourd’hui de témoigner.

Pour aller au delà d'une image d'Épinal !

Comme de rappeler qu’être Résistant supposait, non de simples paroles mais un engagement et des circonstances favorables telles qu'une rencontre ou des lieux se prêtant à la cache. Ainsi de la création du SOG. Aurait-elle seulement franchi le cap du souhait si Mr Rivot et notre corps professoral n’avaient su installer, au sein de notre école, une atmosphère propre à nous encourager alors qu’autour de nous, passivité et "dos rond" étaient les seules réponses à l’hostilité collaborationniste d’une minorité ? Et même le SOG créé, aurions nous été capables d’aller plus loin sans la rencontre avec “Gatel” ? Ce n’est qu’à travers la réponse apportée à tous ces points d’interrogations successifs que nous avons pu passer de l’intention au concret. Mais être Résistantsupposait aussi pour agir et, surtout, pour durer, des réseaux s'enfonçant dans la vie civile et permettant de se fondre dans le quotidien.

Ce fait m’amène à ouvrir une parenthèse pour lutter contre ce manichéisme voulant qu’en 1940, il y ait eu quarante millions de pétainistes et cinq ans plus tard le même nombre de gaullistes. Si tel avait été le cas, jamais la Résistance n’aurait pu se mettre en place. Jamais nous n’aurions pu, devant l’absence de réseaux ou relais, agir ou survivre au quotidien. La réalité est bien plus contrastée. Notre pays est, alors, divisé en trois. D’un côté, deux petites parts égales se répartissant entre résistance et collaboration. Au milieu, les neuf dixièmes d’une population soulagée par la fin d’une guerre, mais qui va choisir, à sa manière et dans sa majorité, le camp de la résistance. Soit en nous logeant ou en nous nourrissant. Soit en nous transportant ou en nous accueillant pour émettre nos messages ou cacher nos armes … Toutes ces personnes ont-elles eu le sentiment d’être Gaullistes ? Ou d’être Résistantes ? Je ne le crois pas. Elles ont simplement fait preuve de fraternité et solidarité. Ont-elles eu conscience des dangers encourrus pour ces gestes spontanés ? Je le pense ! Et pourtant durant nos errances, nous avons toujours été accueilli et aidé.

Alors pourquoi cette image d’Épinal citée plus haut, encore vivace de nos jours, et qui ne fait que décrire une France frileuse, velléitaire et indéterminée ?

Sans doute est-elle le fait de cette autre petite minorité qui a vu le jour après le débarquement allié de Juin 1944 et le début de la débâcle allemande et du régime de Vichy.
Composée essentiellement de collaborateurs désireux de se refaire une virginité, d’affairistes guidés par leurs seuls intérêts personnels ou d’opportunistes reniflant un pouvoir à portée de mains, elle va, profitant de la confusion ambiante, venir grossir les rangs de la Résistance pour tenter d’en "capturer" les retombées positives. Ces RMS 36 vont s’avérer d’autant plus actifs, diserts, critiques 37 et enclins aux sermons moralisateurs que leur passé est inexistant ou suspect. Certains réussiront même, pendant un certain temps, à faire croire qu’ils sont  "la" Résistance, jetant par la même l’opprobre et le discrédit sur ceux qui ont vraiment risqué leur vie quand ils ne l’ont pas perdue ! Parenthèse terminée !

Nous avions des critères pour recruter nos complices de réseau. Par exemple, faire confiance à un ancien de 14/18, surtout après le 11 novembre 1942 où pour sa énième trahison, Pétain avait perdu tout prestige dans le milieu "anciens combattants de la Grande Guerre".
Autre critère : la langue. Car même dans les pires moments où la méfiance était viscérale, approcher une personne parlant comme nous le français et lui demander un service paraissait aller de soi. Et si le service, hébergement, transfert ou passage de courrier, était rendu, des liens se créaient, certes prudemment, mais se créaient.

Ceci avait, hélas, ses limites. La levée du secret sur les archives aide à comprendre comment les réseaux et les maquis ont été pénétrés par des services employant, du fait des accords de Vichy avec les Allemands, des Français. La Milice, alliée à diverses unités de renseignements et de répression, a fait des dégâts considérables dans les rangs de la Résistance et a probablement été l'organisation la plus malfaisante créée par Vichy. Car, pour peu que nous ayons affaire à un traître habile et bien formé, il s'installait dans nos habitudes, pouvant ainsi rapidement connaître les chefs, les effectifs, l'armement, les caches d'armes …. C'est pour barrer la route à cette inlassable action de pénétration des espions que le cloisonnement était de rigueur.

Cependant, chacun sait, qu'avec le temps, la routine s'installe. Pour parer à cela, la Résistance avait ses propres services de renseignements et de contre espionnage. En faisaient partie, notamment, de nombreux policiers et gendarmes comme de nombreux cheminots ou postiers. Louis Maige, membre du S.O.G, fait partie de ces derniers. Affecté à la Poste de Vienne, il détourne toutes les lettres de dénonciation adressées à la Gestapo, à la Milice ou même à Pétain et Laval 37-1 Ces Résistants d'engagement devaient rester à leur postes et ne le quitter pour nous rejoindre qu'en cas de danger car ce sont eux qui nous renseignaient sur les mouvements des forces de répression, sur les déplacements de marchandises et qui nous fournissaient tous les faux papiers d'identité, de déplacement, de mission d'autorisation de circuler…. Et il arrivait que montait d'un commissariat ou d'une brigade de gendarmerie une information sur un traître infiltré dans nos rangs, parce que ce dernier pour passer ses informations ou pour être aidé dans son repli demandait le concours des policiers ou des gendarmes. Une fois arrêtés, ces hommes étaient jugés par les autorités civiles et militaires mises en place par secteurs géographiques. Nous étions en guerre et dans le cas où il y avait eu arrestation, déportation ou fusillade, l'espion responsable était condamné à mort et la sentence immédiatement exécutée.

Verdict sans appel pour le traître !

Décembre 1943. Le ciel est gris, d’une vilaine couleur plombée. La neige menace mais ne tombe pas. Un homme pénètre précipitamment dans une gendarmerie voisine. Il se dirige vers le planton de service.

" Je veux parler au chef !
- C’est à quel sujet ?
- Cela ne vous regarde pas ! - répond-il en haussant la voix et en sortant une carte "bleu-blanc-rouge" officielle. Sa nervosité est évidente. Sa tête ne tient pas en place se tournant sans cesse vers la porte d’entrée comme s’il craignait de la voir s’ouvrir.
- Assurez mon transport et ma sécurité jusqu'à Grenoble ! ordonne t-il au commandant de la brigade arrivé sur ces entrefaites.
-Très bien, Monsieur. Néanmoins, mon seul véhicule étant actuellement en mission, cela risque de prendre quelque temps. En attendant, merci de patienter dans cette pièce. " Le visiteur installé, le commandant se tourne vers un de ses hommes et, discrètement, lui demande de partir pour nous alerter.

Un commando est constitué et part récupérer le suspect. Ramené au camp sous bonne escorte nous le fouillons et découvrons, à peine dissimulés dans les replis de son manteau, des plans et un carnet de renseignements sur les équipements du maquis. Le Tribunal Militaire se réunit aussitôt et comme il ne fait aucun doute (le prisonnier ne prenant même pas la peine d’exprimer une dénégation quelconque) que nous sommes face à un traître, la sentence tombe : " Compte tenu des preuves que nous avons par devant nous; compte tenu qu’à nos questions, l’accusé ne fournit aucune réponse; compte tenu qu’il est alors de toute évidence que l’accusé se livre à une activité d’espionnage à l’encontre de la France Libre; compte tenu qu’en temps de guerre, l’espionnage est un acte de haute trahison, nous Tribunal Militaire du Vercors prononçons la sentence suivante non susceptible d’appel : condamnation à mort. "

Néanmoins, un problème se pose. La brigade qui nous a signalé cet homme étant mal vue de sa hiérarchie "pour insuffisance de résultats", il ne nous est pas possible, sauf à "mouiller" nos informateurs de l'exécuter immédiatement. Geyer a l’idée de monter une fausse embuscade dont il explique le scénario à quatre d’entre nous. " Nous allons supposer un maquis imaginaire dans la montagne. Les gendarmes vont alerter la milice de Grenoble laquelle décidera certainement de lancer une action. Bien entendu, ils trouveront place vide à l'exception, d'une victime tuée durant l'attaque, un faux résistant, notre espion. "

Bien armés, le prisonnier menotté et yeux bandés, nous sommes hissés dans deux véhicules. Direction : le Grand Veymont. Un guide nous a été adjoint car le décrochage a été prévu par de longs détours dans la montagne. Arrivés sur les lieux du "faux maquis", à 2000 mètres d’altitude, les deux voitures repartent et devant le temps qui se gâte, nous décidons de nous abriter, pour la nuit, dans un petit chalet. Subitement la neige se met à tomber, épaisse et lourde. Le paysage, devient progressivement d'un blanc immaculé. En quatre heures, c'est une couche de près d’un mètre qui recouvre les environs. Le guide, sous un prétexte quelconque, sort pour … ne plus revenir ! Qu’est-ce que cela cache ? La tempête de neige nous protège, pour l’instant, de toute surprise mais nous restons quand même sur nos gardes. A l’aube, le temps se calme et la nervosité gagne. Nous tendons l'oreille pour essayer de détecter le bruit de moteurs annonçant l'ennemi. Rien ! A 9 heures toujours rien à signaler. Nous ne pouvons rester indéfiniment là ! Nous décidons, d'un commun accord, de décrocher après avoir exécuté la sentence pour laquelle nous avons été missionnés.

Nous libérons le condamné de ses menottes et de son bandeau. Il ne flanche pas et chante même à tue tête. Nous le plaçons face à nous, reculons de quelques pas et armons nos pistolets. L’homme se tient droit et son courage devant l’inéluctable nous impressionne. Quoiqu’il ait fait, quelques responsabilités il ait pu avoir, à travers son activité “d’espion” dans la disparition de camarades, nous ne prolongeons pas outre mesure nos préparatifs et, au commandement, appuyons sur la détente.

Nous voilà sur le chemin du retour. Nous nous relayons pour faire la trace comme nous pouvons dans l'épaisse couche de neige. Les heures passent. Nous ne sommes pas renseignés sur les lieux. Tout est blanc, peu de repères et pas question de revenir par la route que nous avons prise à l'aller. Notre progression est lente. Nous franchissons un sommet, puis un autre et encore un autre … La nuit arrive. Nous improvisons un simulacre de campement avec comme toit de fortune les branches basses d’un arbre. Bien que trempés jusqu’aux os, nous nous allongeons par terre, recroquevillés en fœtus comme pour mieux capturer le peu de chaleur sortant de notre corps. Et …nous nous endormons, probablement sous la conjonction de l’intense fatigue et d’un vent glacial qui nous frappe de milliers d’aiguilles engourdissantes. Au réveil, transis, nous découvrons une route forestière. D’où vient-elle ? Où va t-elle ? Nul ne le sait !

Comprenant que tout le plateau est bloqué par la neige nous décidons de la prendre. Nous sommes à bout et seul l’instinct de survie nous fait mettre un pied devant l’autre, transformant nos moments d’abattement en autant de gestes automatiques de rage. Lentement, très lentement, nous avançons. La concentration, une volonté irraisonnée de ne pas céder au découragement nous rend muet. Et rien ne chasse cette hébétude, pas même ce moment où nous retrouvons un paysage familier nous permettant de rejoindre notre base où Geyer, pas surpris de nous revoir, ne nous fait aucun compliment particulier se contentant de nous lancer un " Allez vous reposer ! "
Épuisés, nous ne nous étonnons même pas de cet accueil et si tant est que nous en ayions été déçus dans les jours qui suivent, la vérité m’impose de dire que les évènements qui vont se dérouler ultérieurement dans le Vercors vont grandement relativiser dans notre esprit la “grandeur de l’exploit” que nous venions de réaliser. Finalement nous n’avions fait qu’honorer la confiance de Geyer. Pour lui qui a toujours su nous tirer de toutes les difficultés, quoi de plus normal que nous ayons su nous en tirer. Et puis c’était la guerre, et celle-ci n’est ni propre, ni facile, ni sans risque.

Cet épisode laisse entrevoir combien la collusion Vichy-Allemagne en créant de façon légale, une collaboration active de certains français avec l'occupant dans les domaines économiques, judiciaires ou policiers, a favorisé une opposition franco-française générant, avec le temps, un état de guerre civile. (ci-contre Affiche de Vichy stigmatisant la Résistance)

Il n'est pas facile, 60 ans après la défaite de 1940 de comprendre comment, d'oppositions verbales, l'on ait pu en arriver à des oppositions armées entre français. Avec, du côté de Vichy, les armes de l'occupant, les tribunaux d'exception, le non respect de la Convention de Genève pour les Résistants arrêtés et leur transfert à la Gestapo ou d’autres services policiers allemands, le chantage sur les familles, l'incarcération et la complicité dans la déportation, le pillage et les exécutions sommaires.

Et nous ? Qu'avions nous de notre côté ? Bien peu de choses si ce n'est, progressivement, le pouvoir de mener des actions de commando contre l'occupant et ses serviteurs français. De juger les traîtres avérés et d'exécuter, quand nous le pouvions les sent
ences. Je pense n'avoir connu, dans notre région, que des jugements que j'ai partagé à ce moment là et que je partage aujourd'hui encore tant j'ai toujours la conviction qu'ils étaient justes. Je crois qu'il est également important d'insister sur le fait que même dans le plus grand dénuement nous avons toujours su garder notre honneur et qu'aucun d'entre nous n'a jamais eu à exécuter une sentence sans éprouver une grande gêne à retirer la vie. Et ne l'accomplir que parce que le condamné avait commis des fautes épouvantables.

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Notes

36 Résistants du Mois de Septembre. Un surnom donnée par notre camarade Marie Jeanne dans un article de l’Écho de la Résistance - Mars Avril 1945

37 Ainsi, cet accueil d’un « résistant » à l’égard d’anciens du Chambaran : « En vérité, messieurs les résistants, vous n’êtes que voyous et résistants cambrioleurs. Votre tâche n’était pas de poursuivre l’ennemi dans ses nombreux repaires mais simplement et uniquement de voler, piller, saccager le bien d’autrui… » In L’Echo de la Bièvre et des Chambarand N°6

37-1 Il sera fusillé par la Gestapo le 10 mai 1944. Il avait 19 ans. Une plaque rappelant son rôle au sein de la Poste à cette époque figure toujours au fronton de l’immeuble de la Direction Départementale des Postes de Grenoble.