LA FORÊT POUR SURNOM

De cette deuxième phase de résistance, j'ai bien des souvenirs dont certains liés à la guerre civile que nous avons connu pendant l'occupation du fait de l'adhésion du Maréchal Pétain, affirmée à Montoire, à la politique de collaboration avec Adolf Hitler, et dressant les résistants contre les collaborateurs. Les hostilités terminées, il est affreux de constater que des personnes de nationalité française aient pu si mal se conduire à l'égard d'autres français. Certes, pendant la guerre et un peu après, les sanctions ont été parfois très sévères et appliquées sans faiblesse. Mais la paix revenue, les familles restent. Et 55 ans après, bien que l'image de mes amis disparus soit toujours aussi vivace, bien que rien n'ait pu effacer ou apaiser la tristesse liée à l'injustice de leur mort, je ne souhaite plus, à travers les pages qui vont suivre, qu'honorer, à ma modeste mesure, leur mémoire comme leur sens de l'engagement gratuit. En quelque sorte, une manière, ma manière, de répondre à ceux qui ont pu échapper aux mailles des filets de justice comme à ceux qui n'ont pas hésité à utiliser leur sacrifice ou à occulter leur héroïsme.

Il crée son maquis à cheval !

27 novembre 1942, l'occupant démobilise l'armée française. En réalité les soldats allemands, souvent avec brutalité, chassent de nos casernes ce qui reste de nos troupes et arrêtent des officiers. A la caserne de la Part Dieu, un de ceux-ci, le Lieutenant Geyer (ci-contre), un ancien du Cadre Noir de Saumur, ne l'entend pas ainsi. Sa décision est prise : il ira se battre ailleurs ! Mais avant tout, il a deux choses à faire. D'une part sauver l'honneur en évitant que le drapeau du régiment ne tombe entre les mains de l'ennemi, d'autre part, pas question que lui, un Cavalier, abandonne sa monture. Il récupère l'étendard, le cache dans un manteau, puis la nuit venue, il se glisse jusqu'à l'écurie. "Boucaro", son superbe alezan est là. Il le détache, le flatte de la main pour calmer ses hennissements de plaisirs, avant d'envelopper les sabots de paille et de chiffons. Maintenant le plus dur reste à faire : franchir les grilles de la caserne. Pour couvrir le bruit, Roch, son ordonnance, met en marche le moteur d'un camion, couvrant ainsi les pas sourds de l'animal et surtout le grincement de la grille d'entrée. C'est donc à cheval, au nez et à la barbe des sentinelles et patrouilles, que notre officier quitte sa caserne, traverse Lyon et, en deux jours, parcourt 100 kilomètres pour finalement atteindre la ferme Virieu au Grand Serre. Durant tout son périple, il n'a qu'une idée en tête : continuer le combat et " puisqu'on ne peut plus former légalement des soldats, on en formera illégalement ". Au cours de plusieurs voyages à Lyon, il va racoler ses anciens camarades, ses anciens soldats. Il en décide une cinquantaine. Le 1er Corps Francs de la Drôme vient de naître et prend ses quartiers dans les bois, près du Grand Serre et de Montrigaud. C'est dans ces bois, que le 1er Septembre 1943, "Gatel" Porchey nous conduit, Vincendon et moi, après nous avoir récupérés à la ferme amie où nous avons passé la nuit pour nous cacher des gendarmes à notre poursuite après "l'expédition" de Saint Etienne.

Comme tous “nouveaux arrivants”, nous faisons rapidement connaissance avec celui qui va être notre "chef". De taille plutôt petite (notion toute relative, tant, par la suite, il va nous sembler "immense" lorsqu'à cheval sur Boucaro (ci-contre), ou en grand uniforme, il nous passe en revue et valorise par sa prestance nos misérables tenues et nos maigres armements), râblé, des muscles de sportif, économe de ses mots sans doute pour mieux cacher ses sentiments, il inspire, dès le premier contact, confiance. Nous nous intégrons à un groupe dirigé par un Saint Cyrien, le Sous Lieutenant Roure 29

Pendant plusieurs semaines, nous allons faire connaissance avec le programme d'instruction mis en place par Geyer. Classe à pied, exercice de campagne, revue, garde, corvées, peloton. tout est prévu et fonctionne comme à l'armée ! Par contre nos moyens n'y ont que peu de rapport. Ils sont tout d'abord relativement dérisoires par rapport à ceux de nos adversaires. L'armement est souvent celui que les militaires ont soustrait aux allemands au moment de la démobilisation ou bien que les Résistants ont réussi à cacher aux réquisitions de l'occupant et de Vichy et qu'ils ont amené avec eux ou que leur famille leur ont fait parvenir 30 C'est ainsi que mon père va faire des kilomètres et des kilomètres à vélo pour me retrouver et me remettre un revolver.

A pieds, a vélo, en moto ou en auto !

Quant à nos moyens de transport, ils sont de quatre sortes. Le plus important, et de loin, sont nos pieds. Puis vient le vélo, véritable "trésor" de ces temps de guerre où l'essence est rationnée. Enfin, plus rare, la moto et la voiture.(ci-contre, reconstitution, après la Libération, de notre "logistique" !) Pourquoi rare ? Tout d'abord, parce que le parc automobile de l'époque n'est pas celui que nous connaissons aujourd'hui et que posséder un véhicule est, généralement (compte tenu de l'investissement), l'expression d'un moyen de travail et non de loisirs. Ensuite, si après le débarquement allié et le début du repli des troupes allemandes, nous aurons les "nôtres", pendant longtemps nous allons dépendre de ceux qui en disposent et qui acceptent le risque de nous transporter ou de nous les prêter. Enfin, contrairement à ce que l'on peut penser, c'est rarement le moyen de transport le plus rapide. Essence rationnée oblige, les voitures fonctionnent essentiellement avec du bois transformé, par combustion, en gaz. Cette alchimie, longue et fastidieuse nécessitant l’adjonction d’une encombrante et disgracieuse chaudière, réduit la puissance initiale par deux, voire trois. C'est dire si les "gazogènes" sont poussifs et sans nerfs et qu'il est fréquent, lors d'une montée, d'être obligé d'en descendre, de mettre les "gaz" à la main, et de suivre sans se presser ! Néanmoins, si la mission ou l'action nécessite une certaine rapidité d'exécution, et qu'aucun véhicule disposant de bons d'essence n'est disponible, nous remplissons le réservoir par de l'alcool "prélevé" à l'usine de liqueurs Rocher de La Côte Saint André. Un "moyen" que nous réservons principalement à la Citroën 11CV (la fameuse "Traction Avant") dont le moteur est, alors, tellement à la fête que plusieurs minutes après en avoir coupé le contact, il continue à hoqueter allègrement.

Après quelques semaines, Vincendon nous quitte, ayant décidé de rejoindre le Général de Gaulle à Alger. Il y parvient au terme d'un rocambolesque périple passant par les Pyrénées et l'Espagne 31

Pour ma part, je suis le sort du maquis lié à Geyer. De changement de camps en changement de camps sous la pression des poursuivants divers comme en octobre 1943 lorsqu'à l'approche de troupes allemandes nous devons rapidement nous replier. Grâce au Maire, aux gendarmes et à Mr Mathieu, le facteur (grand mutilé de 14/18) de Montrigaud, nous parvenons à passer au travers des mailles du filet et à rejoindre Montmirail. C'est au cours de ce périple, au bout d'une nuit pluvieuse, trempés jusqu'aux os, que nous découvrons la forêt de Thivollet, dont le patronyme va désormais être indissociable de celui de Geyer.Cet épisode m'amène à dire combien, souvent, nous ressentions la fragilité de notre existence. La peur ne nous quittait jamais. La plus terrible étant celle d'être pris en dormant, comme un lièvre au collet, sans possibilité de fuir. Car nous connaissions le sort qui nous serait réservé. Nous étions considérés non comme soldats mais comme "terroristes". Dans ces conditions, inutile de se bercer de l'illusion d'une éventuelle protection liée à la Convention de Genève ! Alors, le soir venu, nous nous enroulions dans une couverture et nous blottissions au milieu d'un buisson. Les yeux fermés, la somnolence nous prenait, souvent, le sommeil, parfois. Le moindre bruit de feuillage ou craquement de branche, nous remettait, toujours, sur le qui vive. Et Dieu sait, qu'en pleine nature, des bruits de cette sorte, il y en a !

Novembre 1943, Geyer-Thivollet est nommé Capitaine, puis en décembre, promu Commandant des maquis du Vercors 32 afin de préparer et mettre en place le plan de résistance montagnard 33 Nous, ses hommes, sommes fiers de cette reconnaissance tant son charisme et son courage sont impressionnants. Toujours présent et rassurant, il est de tous les coups durs, souvent sabre au côté, et sait constamment se montrer astucieux et habile pour décrocher, en bon ordre et sauver ses troupes (son cheval Boucaro compris !) par petits groupes 34 Une vertu cardinale tant pendant des mois la disproportion des forces a été grande 35

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Notes

29 Il est tué "d'un obus de 39 (!) et plusieurs rafales de mitrailleuses" au cours d'une mission de reconnaissance aux Baraques en Vercors, le 22 Janvier 1944

30 La situation s'améliorera, au fur et à mesure de la réception des parachutages alliés.

31 Une fois arrivé à Alger, il déclare le SOG au BCRA (Bureau Central de Renseignement et d'Action). Puis il part aux USA où il suit une formation de navigateur bombardier avant de revenir dans la France Combattante et de poursuivre le combat en Indochine où, le 29 Juillet 1948, il est abattu. Il avait 21 ans. 

32 Courant 1944, Marcel Descours, Commandant régional de l'ORA (Organisation Résistante de l'Armée) devant l'importance prise par le Vercors, va en répartir les responsabilités entre Geyer-Thivollet (côté Drôme) et Costa de Beauregard (côté Isère)

33 Ce plan, à l'initiative de Descours consiste à donner comme mission au maquis de contrôler les accès du plateau pendant quelques jours, une semaine tout au plus, afin de protéger une invasion du Vercors par les airs, d'accueillir les éléments aéroportés et de les conduire à leurs positions en vue de raids immédiats et puissants en direction de Grenoble et Valence. In "Guide Mémorial du Vercors Résistant" Op. Cit

34 Comme dans la forêt de Lente, pendant la bataille du Vercors

35 Geyer, avec ses hommes, va participer en Août 1944 à la libération de Lyon, puis, rejoignant la 1ère Division Française Libre, à la libération des Vosges et de l'Alsace. Quand tant d'autres tout aussi méritant que lui ont finit leur carrière militaire avec rang de Général, je continue à trouver particulièrement injuste que pour des raisons obscures dont l'armée a parfois le secret, il ne lui ait pas été fait cet honneur. Il s'est éteint à Bürden (Luxembourg) en Décembre 1993. Il avait 81 ans.